La Serre de Nulle Part

Mardi 9 décembre 2008

Une course éperdue plus tard et elles se retrouvent face à une grille. Un obstacle qui les force enfin à ralentir. Enfin si on veut car c’est la grille d’un parc qui se dresse devant elles. Un parc, un lieu qui leur semble étonnement rassurant en dépit de la nuit noire qui plane sur leurs têtes. Toujours sans un mot, elles décident de suivre la toile métallique jusqu’à ce que l’entrée apparaisse. Un très grande porte ouverte en permanence.

 

Ces lieux à peine éclairés feraient trembler n’importe quelle jeune fille mais elles n’ont rien d’humain et, sans l’ombre d’une hésitation, franchissent le seuil dépourvu de la moindre grâce. Et ce n’est qu’à cet instant que Dona ouvre enfin la bouche.

 

- Pourquoi ce lieu en particulier ?

- Je ne sais pas… Mais on attirera moins l’attention comme ça.

- Tu penses vraiment avoir une chance de passer inaperçue ?

 

Ama regarde ses vêtements tachés et sourit. Le sang est sec maintenant mais elle en est recouverte de la tête aux pieds. La voix incroyablement mélodieuse de la “fragile” Dona reprend.

 

- Tu aurais pu y aller moins fort, quand même.

- C’est uniquement à cause de ce corps, Dona.

- Vraiment ?

- Je ne suis plus comme toi, maintenant. Dire que j’aurais dû être aussi forte que mon…

 

Elle se tait encore sous le choc, la douleur étant toujours aussi vive. Même si son corps ne porte plus que quelques fines cicatrices rosées, elle peut encore sentir le froid de l’acier cogner contre elle jusqu’à ce qu’elle puisse enfin sortir. Touchée par le regard de détresse de sa compagne, Dona pose sa main sur l’épaule soyeuse.

 

- Je sais. Je t’ai entendue crier lorsque ton arbre a été abattu.

- Et tu n’es pas la seule. Cette femme. Elle m’a entendue elle aussi.

- Hein ? Tu l’as vue ?

 

Les yeux de Dona brillent soudain. De longs yeux sombres dans lesquels on se noierait si facilement. Ama soupire avant de répondre, sachant qu’elle va décevoir son amie.

 

- Oui mais j’étais si faible que je l’ai perdue.

- Pas si on retrouve les autres.

 

Lui répond avec douceur Dona, lui entourant les épaules de son bras.

 

- Les autres ?

- Plantago et l’if, Ama. Ils sont sortis avant nous. Ils étaient même aux premières loges.

- L’if ? Celle associée à l’if… Tu parles bien d’Elba ?

- Oui !

- C’est possible. Elle n’était pas très loin de moi lorsque tout a commencé. Elle serait donc encore près de cette fille ? Je me demande bien pourquoi.

- Je n’en sais rien. De toute façon, ses raisons ne doivent rien avoir en commun avec les nôtres.
- Sans doute. Moi, j’ai perdu pour toujours mon arbre. Il n’y en aura plus aucun comme lui.

- Non ! Attend. C’est encore bien trop tôt pour désespérer. L’un des gardiens pourrait peut-être en refaire pousser un à partir d’un simple rameau.

- Faudrait-il encore qu’il en reste.

 

Laisse-t-elle s’échapper alors que Dona s’efforce de la réconforter mais en même temps, elle voudrait tant savoir.

 

- Je suis certaine qu’il doit en rester. Dès que possible on retournera voir. Au fait. Tu as fait quoi pour te retrouver ainsi ?

- Je te l’ai dit, je ne contrôle pas encore ma force. Et puis, je ne pensais pas non plus qu’ils étaient devenus aussi fragiles.

- Et ça ?

 

Elle vient de remarquer deux étranges bracelets sur ses bras rougis. Et elle en porte d’autres sur les chevilles ainsi que sur le front.

 

- L’un des mes meilleurs moyens de survie. Mais comme tu as pu le voir, j’ai raté mes premiers essais.

- Je vois. Mais pourquoi as-tu tant besoin de puiser dans le corps des…

- J’ai perdu la faculté de me nourrir uniquement d’eau et de soleil comme toi ou Elba, en même temps que mon tronc et tout le reste.

- Je suis certaine que l’un des gardiens pourra inverser le processus. Tout ce qu’il nous reste à faire est d’en trouver un !

- S’il veut bien nous aider, Dona. Soupire Ama avant de continuer. Et puis nous ne nous entendons pas si bien que ça avec eux !

- Ça, tu ne peux pas le dire avant d’en avoir rencontré un.

- Tu as une idée du lieu où il pourrait se trouver ?

- Non ! Mais j’ai un moyen d’y arriver et puis, nous devons aussi nous occuper de l’autre. Celle qui nous a percuté avec cette espèce de char sans chevaux.

- Elle et Elba sont encore dans les parages. Plantago aussi d’ailleurs.

- Plantago ? Ce gamin ?

 

Sursaute Dona.

 

- Oui !

- Attend un peu. Pour l’instant, nous sommes quatre à être sortis de l’enceinte de la Serre.

- En plus de l’un des gardiens. Ne l’oublie pas, Dona !

- Il n’y est jamais vraiment entré. Tu veux dire….

 

La rancœur de la brunette est plus que visible. Elle jalouse tant la liberté de ce légendaire. Presque autant qu’elle hait ces hommes qui les ont traqués de nombreux siècles auparavant. Mais maintenant, qui sait s’ils peuvent encore les menacer aussi facilement qu’avant. Rien que le carnage qu’Ama a laissé derrière elle lui ferait bien croire que le temps a joué en leur faveur.

 

- En tout cas, sa porte nous serait bien utile même endommagée.

- Car tu crois qu’il va te laisser le vider de toutes ses forces sans rien dire. De toute façon, nous devons d’abord le retrouver, Dona. Il est au dehors depuis bien plus longtemps que nous et ne doit certainement pas se promener seul. En plus, rien ne doit le différencier des hommes.

- Peut-être mais j’ai, moi aussi, quelques arguments en réserve.

- Tu penses y arriver comme ça ?

 

Un étrange sourire vient étirer les lèvres carmine de Dona.

 

- Pourquoi ? Tu en doutes, Ama ?

- Non ! Mais, on devrait peut-être d’abord s’occuper de ce qui se trouve là-bas.

 

Sur cette dernière parole, Ama tire sa compagne derrière un ensemble d’arbustes. Dona allait protester mais sa complice l’en empêche.

 

- Chut… Tu n’as donc rien entendu. D’autres humains approchent.

 

Les deux “femmes” restent un instant dans l’ombre alors qu’une bande de jeunes envahit le parc. Ama les détaillent. Elle souffle à son amie.

 

- Aucune chance qu’il soit parmi eux.

- Attend ! Tu ne vas quand même pas retenter un essai maintenant ?

 

Lui demande Dona alors que la blonde se dirige vers un groupe à l’allure chancelante.

 

- Je pense avoir trouvé le bon moyen maintenant. Lui répond-elle. Surveille les lieux, s’il te plaît. Je ne tiens plus à être dérangée.

- Ok ! A charge de revanche !

- Pas de problèmes ! Et puis, moi aussi, je veux savoir.

 

Dona s’efface en un fluide mouvement de lin noir. Elle regarde son amie avancer avec grâce vers la petite troupe. Quelque chose l’intrigue soudain. Les vêtements de la blonde Ama. Le sang qui les souillait s’est volatilisé sans qu’elle ne s’en aperçoive. Comme absorbé. Songe-t-elle. Et cette odeur. Elle lui fait un drôle d’effet. Une drogue ? On dirait bien que c’est ça. Elle serait donc capable de…

 

Ama… je crois que cette fois, j’ai compris mais ceux-là ressemblent davantage à des épaves qu’à autre chose. Tu ne pourras pas t’en contenter bien longtemps… Juge-t-elle mépris. La sombre jeune “femme” ne peut s’empêcher de haïr ces êtres qui l’ont contrainte à se terrer des siècles durant. Et puis, elle n’est pas humaine, pas plus qu’Ama. Et parlant des humains, les voilà qui réagissent enfin.  

 

Soudain leur nombre l’inquiète et elle décide de rattraper sa complice qu’elle rejoint en quelques foulées.

 

- Attend, ce n’est peut-être pas très prudent que tu y ailles seule. Ils peuvent être très dangereux. Et n’essaie pas de me tromper. Tes cicatrices sont parfaitement visibles pour moi.

 

Entendant cela, Ama l’écarte. Elle sourit en lisant une sincère inquiétude poindre dans les longs yeux de Dona. Ses pupilles qui normalement sont si sombres, grandes et insondables. Bien trop pour être normales.

 

- Laisse-moi faire. Je te dis que ça va maintenant.

- Soit. Mais tu ne m’empêcheras pas d’intervenir si cela devient trop bruyant. On ne va quand même pas passer notre temps à semer des cadavres…

- C’était une erreur de débutante. Cela n’arrivera plus.

 

Pas tout à fait convaincue, Dona s’installe sur l’un des bancs alors que sa compagne s'approche du groupe. Ils s’éloignent à son arrivée et elle les regarde partir un à un, ne faisant rien pour les retenir jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un. Et pour cause, il est incapable de se lever. Ama s’agenouille alors en face de lui. Dona ne peut l’entendre mais son discours semble plaire au jeune homme. Il paraît même subjugué. Son bras est marqué mais cela ne dérange guère la bonde Ama qui se penche vers lui. Elle lui chuchote longuement à l’oreille avant de lui saisir le bras. Sa main glisse le long de la peau blême avant d’arriver au poignet. Elle le caresse avec douceur avant de finalement changer d’avis. Elle se recule un peu. Surpris, le garçon ouvre les yeux. Quelques instants de réflexion plus tard, sa main se pose, cette fois, sur la cheville de sa proie et l’enserre de sa paume devenue brûlante. Placée comme elle est, Dona ne peut rien voir de ce qui se déroule dans la noirceur du parc mais visiblement, ça se passe mieux que dans la ruelle. Car lorsque la femme se relève, sa victime est toujours en vie. Puis, elle s’éloigne en souriant faiblement.

 

- Et alors ? Tout s’est passé comme tu le voulais, Ama ?

- Oui !

 

Lui répond-elle avec un sourire triomphant avant de poursuivre.

 

- C’est très simple. Il me nourrira indirectement grâce au bracelet un peu spécial que je lui ai remis. Tu vois, il me reste encore suffisamment de pouvoir pour établir ce genre d’échange. Et il y en aura d’autres. Bien d’autres...

 

Dona la regarde dubitative, elle se demande si elle a bien compris ce dont veut parler sa compagne. Et surtout depuis quand les leurs sont capables de créer ce genre de liens avec ces primates brutaux.

 

- Ça ne va pas ?

 

Lui demande Ama inquiète de la voir soudain si lointaine.

 

- Hein ?

- Tu sembles bien loin ?

- Je réfléchissais, c’est bien la première fois que l’un des nôtres entre en contact avec eux pour autre chose que se battre. Et il a vraiment accepté ?

- Ben oui ! Je ne lui demande rien en échange de quelques illusions. Juste de quoi me nourrir.

- Très impressionnant, Ama. Tu as réussi à changer de support et moi qui te croyais uniquement tournée vers les sorts liés au sol et aux plantes.

- C’est toujours le cas. Mais l’arbre dans lequel je m’étais fondue, en quittant le sol, a été détruit pour toujours. Par chance, il n’était pas seul.

- Là, je ne suis plus.

- Tu comprendras.

- Soit ! Mais pour en revenir à cet humain ! Comment espères-tu qu’il te nourrisse dans un tel état ? Regarde-le, s’il n’arrête pas de s’empoisonner avec ces substances, il ne vivra plus dans quelques mois !

- Fais-moi confiance. En plus, cela ne pourra pas lui faire de mal. J’ai fait un marché avec lui. Je lui offrirai ce qu’il désire mais, en contrepartie, il devra prendre soin de son corps et recommencer à se nourrir correctement.

- Attend. Tu comptes puiser directement de quoi te nourrir dans…

- Oui ! Nous sommes liés maintenant. S’il ne respecte pas notre pacte, mon cadeau dépérira et notre lien sera rompu.

 

Dona a beaucoup de mal à croire qu’une telle chose puisse être possible. Et Ama ne semble pas vraiment disposer à lui livrer tous ses secrets.

 

- Mais depuis quand faisons-nous ce genre de chose ? Enfin, ceux associés au sol et aux arbres… Car c’est ce que tu es, non ? Ou bien, j’ai quelques problèmes de mémoire ?

- Non ! Tu as parfaitement raison. En fait, ce sont les filaments qui m’ont inspirée. Il y avait tant autant de nous.

- Je vois, au fond, tu n’as rien perdu de tes facultés. Elles se sont simplement modifiées lors de ta sortie. Tu es devenue aussi proche des champignons que tu l’étais des plantes.

- Si tu veux mais je garde malgré tout quelques dons de ma nature première.

 

Lui répond-elle avec une pointe de tristesse dans la voix.

 

- C’était donc ça, tu as pu fuir l’arbre mort grâce aux champignons qui poussaient autour de tes racines.

-  Oui ! C’est aussi ainsi que j’ai acquis certaines de leurs facultés. Viens, ça ne sert plus à rien de rester ici.

 

Les deux “femmes” s’éloignent laissant le jeune homme seul. Il ne bouge pas. Même plus un geste pour Ama alors qu’elle lui adresse un léger signe d’adieu.

 

La pluie recommence à retomber et elles se mettent à courir droit devant elles ! Leurs voix sont très douces, presque innocentes. Ce qui ne manque pas d’attirer l’attention. Surtout dans le genre de lieu où elles finissent par atterrir. Le coin le plus mal famé de la ville. Il faut dire que deux jeunes femmes, d’apparences aussi fragiles, et s’amusant seules, en pleine nuit, ça a de quoi surprendre. D’ailleurs certaines personnes, visiblement très mal intentionnées, s’approchent d’elles à pas de loups. Percevant leur présence, Ama s’exclame.

 

- Encore ?

- Cette fois, c’est mon tour.

 

Glisse dans un souffle Dona.

 

- D’accord mais je reste à côté de toi.

- Et pourquoi ça ?

- Si l’un d’eux t’attaque, je peux toujours m’en occuper.

- Comme des autres ?

- Tu n’as donc rien vu de ce qu’il s’est passé ? Pourtant, tu étais toute proche…

- Non ! Pas eu le temps avec cette stupide femelle qui s’est mise à hurler comme une folle ! Faut dire aussi que tu n’es pas très discrète.

- Ben ! Pour faire court, je leur ai simplement explosé les artères sans le vouloir. Ils étaient vraiment trop fragiles malgré leur tête de brutes.

- Les artères. Tu leur as déchiré les artères ? Pas étonnant qu’il y a avait du sang partout. Attend ! Attend un peu ! Si je comprends bien, tu incères tes bracelets directement dans la chair ?

 

Elles sont à présent complètement encerclées. Ce qui ne semble même pas les inquiéter.

 

- Ben oui ! En fait, c’est une variante de l’un de mes anciens pouvoirs. Et ce sont tous ces filaments qui m’ont inspirées…

 

Comme Dona la regarde toujours avec des yeux ronds alors que le cercle se referme sur elles, Ama continue.

 

- Oui ! Les filaments autour des racines. A force d’être en communion avec l’arbre et le sol, j’ai fini par comprendre ce qu’il se passait entre les arbres et les filaments des champignons.

 

Elles finissent quand même par s’interrompre l’un des hommes leur faisant face.

 

- Bien, occupons nous déjà de ceux-là…

 

A ces mots, les pupilles de Dona semblent encore s’agrandir, plongeant directement dans les yeux de son agresseur alors que la pluie gagne en intensité. Ama de son côté sent ses forces revenir. L’eau les renforce, encore et encore.

 

**********************

 

L’aube pointe, le sang a de nouveau coulé en abondance mais, cette fois, il n’y a pas de nouvelle victime, enfin pas de nouveau décès. Seul sur des trottoirs encore luisants d’humidité, avance Plantago. Il a couru toute la nuit, espérant retrouver les responsables de ces carnages. Des êtres de sa génération mais maintenant qu’il les a repérées, il hésite.

 

- Dis-moi, Ama ? Tu l’as senti ?

- Oui ! Il est là, tout proche, notre petit plantain.

 

Elles viennent de le repérer à leur tout. Plantago recule lentement mais face à deux “femmes” comme elles, il n’a pratiquement aucune chance. D’ailleurs, la brune lui barre déjà le chemin.

 

- Cela fait combien de siècles, Plantago, combien depuis qu’ensemble, nous avions rejoint la Serre.

- Dona, la belladone.

- Si tu veux.

 

Ses yeux plongent droit dans les siens. Il détourne le regard avant de reculer, méfiant. Il n’ignore pas à quel point elle peut être redoutable avec ce genre d’armes. Par chance, les deux complices se sont séparées. Mais ce n’est qu’un répit sachant qu’Ama peut surgir d’une seconde à l’autre. Inquiet, il guette l’arrivée de la blonde, délaissant la brune qui l’attrape aussitôt.

 

- Que ?

- Dis-moi ? Tu traînes encore près de l’un des gardiens n’est-ce pas ?

- Oui ! Mais.

- Laisse-le.

 

Une forme plus grande se glisse soudain entre eux. Une autre “femme” plus robuste que la délicate Dona. Plantago, après une brève hésitation, lève des yeux surpris puis soulagés vers la nouvelle venue étroitement enveloppée de vert sombre.

 

- Elba ? Tu as enfin réussi à…

- Oui ! Depuis que l’if a repris ses forces, il en est de même pour moi.

- Quoi ?

- Va-t-en, Dona.

- Que ?

 

Les écorces se font soudain plus dures autour du corps déjà puissant d’Elba. Dona a beau disposé de charmes redoutables, face à Elba, elle risque fort de laisser quelques plumes dans la bagarre. Aussi, elle préfère filer surtout que d’autres mouvements se font entendre.

 

- Viens, Plantago. Inutile de rester ici plus longtemps.

- Mais ?

- Ama n’est pas loin, elle risque de nous tomber dessus elle aussi.

- D’accord mais où allons-nous ?

- Voir celle qui nous a percuté.

 
A suivre...

Par Liry
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Mardi 9 décembre 2008

Bonjour, avec plusieurs mois de retard et avant la suite du carnet de Phébus, voici la suite de la Serre de Nulle Part. Un épisode se déroulant lors du sommeil de Maureen...

A bientôt


La Serre de Nulle Part (Retrouvailles et révélations)

 

La nuit se poursuit alors que Dona s’éloigne de la rue où a disparu Ama. Puis, sans raison apparente, la jeune “femme” s’immobilise. Elle reste ainsi, debout, statique, un long moment avant d’enfin se raviser et retourner sur ses pas.

 

La pluie tombe toujours. Froide et fine, elle dégouline en larmes transparentes le long du son visage à peine coloré. Mais malgré tous ses efforts, la force glaçante ne parvient même pas à la ralentir. Et elle rejoint la ruelle toute proche. Passé le tournant, elle hésite, se demandant si elle allait ou non rejoindre sa vieille amie sur-le-champ. Puis, avisant une porte dérobée, elle prend enfin sa décision et court s’y abriter, tendant l’oreille vers le groupe d’hommes.

 

Ses cheveux sombres, libres et lisses luisent d’humidité comme d’autant de perles brillant sur une cape de soie noire. Ses longs doigts glissent avec lenteur sur le haut de son visage, lui dégageant le front des quelques mèches rebelles que la pluie y a collées. La moiteur ambiante ne la gêne aucunement. Pas plus que l’ombre froide. Elle aime trop la pluie pour cela, presque autant que le soleil. Elle respire avec calme, à peine perturbée par les rugissements d’une précipitation en train de tourner tranquillement à l’orage entrecoupés de voix graves et avinées.

 

En parlant de l’averse orageuse, elle cesse de tonner aussi vite qu’elle avait commencé, lui permettant d’enfin guetter à loisir ce qui se déroule à quelques pas d’elle. Elle détaille un à un les hommes d’un œil inquisiteur. A première vue, ils n’ont pas vraiment changé, laisse-t-elle s’envoler dans un souffle. Quelques images repassent dans sa tête, celles des hommes de son passé. Ceux qu’elle avait côtoyés avant d’aller chercher refuge dans la nature en compagnie de ses semblables allant jusqu’à se fondre dans la terre elle-même.

 

Qui aurait pu croire que plusieurs siècles s’écouleraient avant que la Serre ne s’ouvre à nouveau et qu’elle se retrouve livrée à elle-même au milieu de Nulle Part.

 

Elle soupire. Ses yeux sombres se portent un instant sur sa tenue. Elle se demande comment elle a pu se retrouver habillée de la sorte. La seule chose dont elle soit sûre, c’est que d’autres “légendaires” sont ressortis avant elle. Deux si elle a bien compté. Puis ce fut son tour à elle rapidement suivi de la sortie en flammes d’Ama. Comment aurait-elle pu ne pas l’entendre, à moins d’être devenue complètement sourde.

 

Le choc des haches sur le tronc et les cris de la jeune femelle avant qu’elle ne s’échappe lui glacent encore le sang. Pourquoi sommes-nous devenues si vulnérables ? Sans aucune défense une fois sorties de la Serre ? Et même si son visage reste impassible, ses poings se crispent. A tel point que ses ongles ombrés finissent par meurtrir sa chair tendre. Mais elle n’en a cure, ça guérira comme le reste.

 

D’autres éclats lui arrivent alors que le vent souffle doucement, jouant avec sa tenue étrange. Une longue robe moulante, noire, fendue jusqu’à mi-cuisse. Ses pieds sont nus mais qui pourrait s’en apercevoir avec l’écorce dont elle les enveloppe.

 

Réalisant vite qu’Ama n’a nul besoin de son aide et ne désire certainement pas être dérangée, elle se glisse dans la ruelle voisine. Une venelle encore plus sordide que celle qu’elle vient de quitter. Tout y est encombré de cartons et autres poubelles débordantes d’eau. Quelques-unes étant visitées par des chats qui ne fuient même pas en la voyant approcher. Certains viennent même se frotter contre elle. Et elle s’agenouille un instant dans la boue pour caresser les félins qui la transpercent de leurs grands yeux de braise. Leurs fourrures lui semblent si douces quoique mouillées. Quelques instants plus tard, elle se redresse avec souplesse puis s’éloigne un peu à regret des gracieux animaux. Eux au moins trouvent un écho dans sa mémoire, contrairement à tout ce qui l’entoure.

 

Cette triste cité, encore fraîche de la récente pluie lui fait l’effet d’un autre monde. Un univers si différent du sien. Ce que la Serre lui manque. Pourquoi a-t-il fallu que cette stupide femelle vienne les percuter. Et l’autre ? Le gardien. Où se terre-t-il, celui-là ? Enfin, il reste au moins un point positif à ce bien peu plaisant tableau, cette femelle est toujours là. Elle se cache, c’est tout, mais elle a réussi là où elle, Dona, avait échoué. La Serre est brisée ou plutôt la porte et bientôt nous pourrons tous aller et venir aussi souvent que nous le voulons.

 

Un cri la tire de ses réflexions. Vite suivi d’autres entrecoupés de bruits de lutte mais elle ne bouge pas. C’est bref, très bref. Puis plus rien, un silence presque irréel s’abat sur la rue.

 

Quelques minutes s’écoulent encore avant que Dona ne se décide à bouger. Et elle n’est pas la seule puisqu’une fine silhouette surgit devant elle. La brune espionne se fige en en reconnaissant la propriétaire. Elle se contente d’abord de l’observer alors que l’autre avance d’un pas tranquille, presque nonchalant vers elle. Pas un mot ne leur échappe lorsque la nouvelle arrivante s’immobilise sous la sinistre lueur d’un néon mourant. Son éclat vacillant ajouté au sang qui l’a généreusement éclaboussée lui donne un aspect inquiétant voire cauchemardesque alors qu’elle est presque aussi belle que Dona. Tout en étant très différente. Dona est sombre et séductrice alors qu’Ama est colorée et chaleureuse. Les deux “femmes” se dévisagent encore un moment sans un mot, se détaillant l’une l’autre. Ama est plus grande, plus charnue que sa semblable. Ses vêtements semblent aussi plus sobres dans leur coupe. Un pantalon et une simple blouse, rien de commun avec la longue robe mouvante de Dona, dont les couleurs chaudes sont rehaussées de nombreux reflets ambrés. Une sorte de soleil couchant assombri par on ne sait quel peintre. S’il n’y avait les traces de sang, elle semblerait presque rassurante comparée à la ténébreuse beauté qui se tient à ses côtés.

 

Soudain, des cris de panique viennent interrompre leur examen et elles s’enfuient aussi vite que leurs jambes le leur permettent.

 

Elles sont déjà loin lorsque d’autres voix se joignent aux premiers appels au secours.

 

Par Liry
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Vendredi 16 mai 2008

De très longs instants plus tard, des pas, ses pas s’impriment sur le sol gris, légèrement humide du macadam. La rouquine avance droit devant elle. Elle n’est pas encore arrivée au bon endroit. Cette partie n’est pas la bonne. Elle est juste là, sous le réverbère. Le pauvre, il lui semble encore plus misérable de jour, sous les feux de la lumière cruelle. Atroce, rendant son agonie encore plus flagrante. La jeune femme s’agenouille. Elle caresse le sol dur et déformé quelques instants. Il est si chaud avec ce soleil qui commence à peine à taper. C’est étrange. La pluie s’est à peine arrêtée que le sol brûle déjà. Un instant, elle se revoit de nuit face à sa voiture. Les pneus ! Elle inspecte le sol. Pas de traces de freins sur le sol. Rien. Juste des débris de métal brillants, encore éparpillés un peu partout.

 

Bon, il est inutile qu’elle reste là. Ce n’est pas ici que l’accident a eu lieu. L’épave peut très bien avoir été déplacée. Elle avance encore. Pas d’âme qui vive. Le lieu est désert malgré la carcasse qui a dû attirer les gens. Mais c’est vrai aussi que l’attraction a depuis été déménagée. Elle se demande ce qui se passe à l’hôpital. Mégane et les infirmières en train de la rechercher. Mais qu’importe. Ce n’est pas la première fois qu’une patiente un peu dérangée doit faire une petite fugue.

 

Bon, ce n’est pas ici que je trouverai quelque chose. Allons voir les ifs. Je suis certaine qu’ils pourraient m’aider à me souvenir.

 

Elle se relève et reprend son chemin.

 

Vers quoi ? Vers où allais-je lorsque j’ai pris cette route. Je la remontai avec la voiture. Je ne sais pourquoi mais je remontai cette route. Exactement comme maintenant. J’avançais. Avancer encore et encore. Des ballottements… la route. Serpent gris avec des taches vertes. Choc. Choc, lumière crue, aiguilles volantes.

 

Elle secoue la tête. Les cris des corneilles la tirent si brutalement de ses réflexions. Des bruissements d’ailes. Des aboiements. Des chiens au loin. Des gens arrivent ! Elle ne veut voir personne et s’empresse de quitter le chemin d’asphalte. Quelques longues minutes plus tard et elle est de nouveau seule. Plus personne. Elle décide pourtant de continuer au milieu des hautes herbes et reprend sa marche.

 

Lorsqu’elle arrive enfin au lieu de son réveil, elle ne peut réprimer un cri de tristesse. Les ifs sont là mais ils ont viré au brun. En dehors de rares aiguilles répandues sur le sol, il ne reste rien de leurs luxuriantes parures. Et les genévriers ne valent guère mieux. Elle fait le tour des arbustes nus et torturés. Les écorces brunes. Le bois cassant comme si ces plantes étaient mortes depuis un éternité.

 

Tiens ?

 

Elle vient de contourner le petit bois mort. Les arbustes dépassaient quand même les quatre mètres de hauteur et elle s’étonne de ce qui lui fait face.

 

C’est vrai qu’il faisait nuit. Sinon je n’aurais aucune excuse.

 

Attirée comme un aimant. Elle délaisse le bois mort pour s’enfoncer dans l’espèce de champ livré à lui-même. Les herbes sont encore plus touffues que dans ses souvenirs. Elle se souvient bien des tas de ronces et des pâquerettes sur les bords mais comment ? Comment peuvent-elles être si verdoyantes alors que les ifs, eux, sont morts ?

 

Atterri dans les ifs ! Mais ? Ce n’est pas possible ! Ce chauffard  n’a pas pu aller si loin. J’ai dû mal comprendre les dires de Mégane ! Et lui, il est si énorme. Je peux le voir alors que je suis encore à des dizaines de mètres de lui.

 

Au moment où elle atteint enfin son but, un son particulièrement civilisé la tire de ses réflexions. Une heure. C’est la sonnerie signalant le passage des heures. Elle regarde le GSM. Il est si petit et pourtant, si utile. Elle regarde le cliché des ifs. Des tas de branches mortes étalées sur le sol. Gris et bruns avec en prime les feuilles de lances des plantains.

 

Une nouvelle photo et enfin un envoi. Presque aussitôt Mégane lui répond. Un message pour "Rosa". Sa fille. Maureen sourit. Mais son sourire disparaît lorsqu’elle arrive au bout du message. Mégane lui demande si elle est vraiment au bon endroit.

 

- Ben oui, lui répond-elle de la même façon. Pourquoi ? C’est Scott qui m’a déposée…

- C’est à cause de cet arbre énorme.

- Que ?

- Il n’y en a pas de si gros dans le coin, sinon, il aurait depuis longtemps fini en planches.

- Pourtant, il est bien là. Je vais vous faire un autre cliché.

 

Un non des dizaines, voilà qu’elle se met à flasher tout ce qui l’entoure. Et Mégane, une fois toutes les images reçues, ne peut que croire la jeune femme. Elle est bien au bon endroit mais cet espèce de monstre de bois et de sève, elle ne l’a jamais vu. Rien n’avait jamais dépassé en taille les ifs et les noisetiers et il ne reste guère que ces derniers, tous les autres arbustes étant réduits à l’état de bois sec.

 

- Ne bougez pas. Il faut que je voie ça de mes yeux.

- Moi qui croyais qu’on ne devait plus se voir après ma sortie de l’hôpital.

 

Enfin, elle garde ce dernier message pour elle, renonçant à l’envoyer. Deux clics et tous ces mots disparaissent.

 

N’ayant plus qu’à attendre, elle décide de faire connaissance avec le grand ancêtre. Drôle d’idée de l’appeler ainsi mais ça lui est venu comme ça.

 

- Aie !

 

Elle se blesse presque sur une pierre émergeant avec traîtrise du sol herbeux, l’obligeant ainsi à s’arrêter. Elle peste généreusement avant de continuer. Son pied étant devenu plutôt douloureux sous le choc. Enfin, elle ne va pas se plaindre. Qu’est qu’un aussi petit choc en comparaison de celui qu’elle a dû encaisser lors de ce fameux accident. Mais elle n’a pas le temps de faire deux pas que quelque chose d’épais et brillant s’écrase avec fracas juste devant elle. Elle sursaute et un léger choc sur sa tête lui fait lever les yeux vers le ciel. Mais il n’y a rien. Rien du tout. Mais ? Je ne comprends pas ! Ouille, c’est quoi ce truc dans mes cheveux ?

Elle se tâte le haut du crâne et saisit quelque chose. Elle met à le dégager de ses boucles et ne peut s’empêcher de crier en voyant ce qui vient de la heurter.

 

- Du verre ? Il pleut du verre ? Mais c’est quoi, cette nouveauté ?

 

Et elle se met à courir vers ce qui aurait dû lui tomber dessus quelques instants plutôt. Un frisson la parcourt lorsqu’elle voit une lourde plaque de verre brisée luire entre les tiges. Sans cette pierre, le projectile l’aurait heurtée de plein fouet. Elle regarde le fragment qui lui reste. Il est tiède. Voilà qu’il pleut du verre. Peut-être que ça vient de lui ? On ne sait jamais.

 

Rangeant le morceau dans l’une de ses poches, elle s’intéresse de nouveau à l’immense arbre. Avec méfiance toutefois. Il est vraiment énorme. Elle s’attarde un moment sur l’écorce sombre. En dehors de quelques anciennes blessures, elle ne porte rien. Les premières feuilles qui lui passent au raz de la tête. Elles sont si vertes que la jeune femme ne peut douter de la bonne santé du géant.

 

Elle décide de s’asseoir à l’abri du colosse tranquille. Il fait si calme. L’endroit est désert comme la veille. En dehors de quelques crissements. Les pneus glissant avec lenteur sur les anneaux du serpent gris. Elle ne perd rien des mouvements. C’est incroyable ce que son ouie peut être fine. Elle les entend dans les virages. Le long reptile avec tous ses pièges. Quelques images lui reviennent bien mais elles sont toujours trop fugaces. Et même si elles ne la font pas avancer pour le moment, elles lui offrent quand même un espoir. Sa mémoire revient et Meg, elle a décidé de suivre l’exemple de Rosaline, arrivera bientôt. Elle ne sait pas pourquoi mais elle lui fait confiance. Et puis, elle pourra peut-être lui expliquer pour cette espèce de verre. Elle doit savoir. Après tout, c’est eux qui connaissent le mieux l’endroit. Ça. C’est ce que tu crois. Mais elle ne peut entendre la voix. Elle peut juste ressentir sa présence comme dans l’hôpital ou lors de son réveil.

 

Elle commence même à s’assoupir lorsque le klaxon de la voiture de Meg se fait entendre. La fermière peste en ne voyant pas la jeune femme rousse. Elle l’appelle plusieurs fois. Et c’est en entendant cette voix si criarde qu’elle reprend ses esprits. Elle se lève et s’avance avec de grands gestes pour que Meg puisse l’apercevoir enfin et se calmer. Ce qui arrive très vite. Maureen ne peut s’empêcher de rire en la voyant approcher. Au fond, elle aime bien cette femme joviale. Au moins, elle a le mérite d’être franche avec elle. Elle le sent bien.

 

Meg ne peut que manifester, bruyamment faut-il encore le préciser, sa surprise en découvrant l’imposante silhouette de l’arbre. Cette espèce de monstre existe donc belle et bien. Trop surprise, elle ne réagit pas lorsque Maureen la tire vers le tronc.

 

Elle ne lâche pas cette masse des yeux. Tandis que Maureen, elle, guette le sol. Se méfiant de ce qui pourrait en dépasser tout en gardant un œil sur le ciel. Meg finit par s'apercevoir de son jeu. Elle lève les yeux vers les nuages, se demandant ce que cette excentrique de rousse a bien pu inventer. Le ciel est pourtant dégagé. La pluie s’est arrêtée presque aussi vite qu’elle était apparue. Toujours aussi directe, elle lui dit.

 

- Mais que craignez-vous donc ?

- ça.

 

Elle avance sur son premier chemin au milieu des tiges. L’énorme masse de verre y est toujours. Mégane, Meg, regarde l’ensemble. Du verre épais. Et alors ? ça arrive avec tout ceux qui s’amusent à balancer n’importe quoi lorsqu’ils pensent que le lieu est abandonné ou que personne ne les guette.Enfin, elle va jeter juste un œil pour rassurer sa jeune amie. Mais au moment, où elle se saisit de l’un des morceaux, celui si se rompt, finissant en pluie scintillante et les autres suivent le même chemin à chaque fois qu’elle tente de les prendre.

 

- Eh ! Bien ! Ça, ce n’est pas courant.

 

Elle ne peut dissimuler sa surprise. Maureen de son côté saisit la pièce encore cachée dans sa poche. Elle la serre contre sa paume, s’écorchant la peau. Légèrement mais assez pour qu’un liquide chaud se mette à perler. Elle n’arrête pas malgré les picotements qu’elle sent de plus en plus. Mais comment est-ce possible ? Meg ne peut pas les prendre sans les casser alors que moi.Elle avise un autre bout un peu plus éloigné. Et ce n’est que lorsqu’elle se penche pour essayer de le prendre, se demandant s’il finira de la même façon que ceux de Meg, qu’elle s’aperçoit de la présence de dizaines de parasols miniatures. Elle rie doucement en regardant les nombreux chapeaux. Ils sont si fins qu’elle ne les avait même pas vus. Mais pensant à autre chose, elle se lève et regarde le verre rester intact dans sa paume. Elle ne sait que penser en regardant la fermière. Elle allait la rejoindre pour lui montrer le morceau mais elle décide de patienter un moment, réalisant que Meg est en pleine discussion avec son époux. L’arbre et cette décharge sont au cœur de leurs paroles. Elle l’entend même râler… Bon, je crois qu’il vaut mieux les laisser entre époux. Et elle se met à marcher. Tiens, ceux-là sont épanouis. Elle en cueille un et le porte devant ses yeux.

 

C’est aussi à ce moment que Meg semble se rappeler de son existence. Elle court presque vers elle.

 

- Lâchez cette saleté ! Une seule d’entre elles suffit à envoyer toute une famille en…

 

Elle ne dit rien de plus, se dépêchant d’arracher le champignon des mains de Maureen.

 

- Ils sont vénéneux, je sais. Ne vous en faites pas. Je les avais reconnus avant que vous ne me donniez leur nom.

 

Joignant le geste à la parole, elle passe un doigt fin sur un autre spécimen. Les lamelles, le chapeau aux couleurs chaudes avec ses débris clairs, l’anneau juste en dessous du chapeau et la volve bien présente.

 

- Vous savez...

 

Aussi étrange que cela puisse paraître, Meg se retrouve presque sans voix. Ne comprenant rien à ce qu’il se passe. Elle veut lui juste retirer le champignon des mains. C’est tout. Aucune parole ne lui a échappé, pas plus que le nom de cette chose.

 

- Oui ! Je sais, ils sont même mortels.

 

Le son de la voix de Maureen sonne si bizarre à l’oreille de Meg. A bien y regarder, Mégane se demande si c’est bien à elle qu’elle s’adresse. Elle passe même un moment sa main devant ses yeux, la voyant absente. A son grand soulagement, Maureen réagit très vite et lui attrape le poignet.

 

- Qu’est-ce qu’il vous prend ?

- Rien, vous devez encore être trop choquée.

 

Maureen s’empresse de la rassurer, elle va bien. Très bien. C’est juste cette voix chantante qu’elle avait déjà entendue à l’hôpital. Elle a simplement cru qu’il s’agissait de Meg.

 

Et puis, elle était en si parfaite harmonie avec ce qu’elle voyait…

 

Flocons sur soie…

Vies sur lamelles…

Rêves qui te noient…

Si tu brises ces délicates ailes…

 

N’espère plus de réveil…

 

Cet air tinte encore à son oreille. Un peu comme dans la chambre. Mais enfin qu’est-ce qui lui arrive ? Souffrirait-elle encore du choc ?

 

Meg la regarde, dubitative. Le mieux serait de la ramener chez nous, qu’elle se repose un peu.

De son côté Maureen semble enfin émerger de son rêve éveillé.

 

Elle regarde Meg et accepte tout de suite sa proposition de rentrer. De toute façon, cette visite n’a fait qu’embrouiller encore plus une situation déjà bien confuse. Elle referme sa veste se demandant comment ces champignons ont pu apparaître en si peu de temps. Elle grelotte un instant avant de sentir une pression sur son épaule, un geste amical. Elle se tourne mais Meg est déjà sur le chemin du retour, quelques mètres plus loin.

 


La nuit est revenue. Un cri la déchire. Maureen se réveille trempée. Quel affreux cauchemar ! Elle tremble de la tête aux pieds. Elle sent son corps parcouru de douleur. Un peu comme si on l’avait frappée à grands coups de couteau, à plusieurs reprises. C’est une sensation horrible. Elle a même l’impression de sentir son propre sang ruisseler sur elle. Elle se redresse. Cherchant des traces sanglantes qu’elle ne trouve heureusement pas. Il lui faut malgré tout encore beaucoup de temps pour se remettre, se convaincre de ce que ce n’était qu’un cauchemar. Se dire qu’elle est indemne et  en sécurité dans cette chambre.

 

Meg est dans le bâtiment voisin et pour une fois, elle en est heureuse. Elle ne souhaite vraiment pas en parler avec la fermière. Ce n’est pas le moment. Mais d’un autre côté, elle se sent seule. Les siens étant injoignables, elle a bien essayé mais ils sont en plein voyage et le temps qu’elle parvienne à les localiser, ils seront de retour…

 

Ce n’était qu’un cauchemar… calme-toi Maureen. Tes proches ne sont pas si loin. Tout va bien. Tout ça finira bientôt ! Se lance à elle-même la jeune femme avant de tenter de recouvrer le sommeil.

 

J’aimerais en être aussi sûre que toi. Chuchote l’autre une nouvelle fois.

 

Malheureusement, elle ne l’entend pas encore. Il est trop tard de toute façon, elles sont sorties, toutes les deux.L’if se demande encore pourquoi ça ne fonctionne plus. Elle est sortie, elle aussi, et pourtant quelque chose la bloque. Enfin si elle reste auprès de Maureen, elle finira bien par croiser Plantago ou encore … Zut ! J’aurais préféré ne plus le croiser, celui-là. Enfin, c’est trop tôt. Il faut encore qu’elle se décide à me parler franchement. Et elle reste là, à son chevet et ce depuis le jour de l’accident.

 

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Quelque part en ville, une silhouette avance d’un pas assuré. La femme, vêtue de sombre de la tête aux pieds, sursaute au coin d’une rue. Des bruits. Des hommes qui discutent. Pour accomplir ce qu’elle a en tête, elle va devoir attendre qu’ils se séparent. Mais qu’importe après tous ces siècles, elle ne pleurera pas à cause de quelques minutes voire quelques heures de plus…

 

Un mouvement, calfeutrée dans son coin, elle reconnaît une autre “personne”. Enfin si on veut. Ses yeux uniques en leur genre suivent la forme souple. Il ne lui faut de toute façon pas longtemps pour la reconnaître. A voir sa démarche, elle doit être furieuse. Bien, autant lui laisser ceux-là. De toute façon, ce ne sont pas les hommes qui manquent. Et puis, ça m’étonnerait qu’il soit l’un d’entre eux.

 

Et elle s’éloigne, laissant la silhouette se glisser lentement vers le petit groupe. Elle ne s’arrête qu’une seule fois en voyant une fine trace briller sur le sol.

 

Soigne-toi, bien, Ama. Je suis certaine que nous nous recroiserons à un moment ou un autre, parole de Dona.

 

Et elle disparaît dans la nuit.

 

 

Par Liry
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Vendredi 16 mai 2008

 

Un silence tout relatif s’installe sur l’ancienne propriété, perdue hors du temps, avec le départ de Plantago. Ce dernier a pratiquement pris ses jambes à son cou sous le regard amusé de son mystérieux hôte, tant il souhaite pouvoir retrouver Maureen, la fille de la voiture.

 

De longs instants s’écoulent alors que l’homme, resté seul, contemple l’espèce de culture de pierres levées.

 

A le regarder, debout, parfaitement immobile, on pourrait presque croire qu’il interroge le majestueux ensemble minéral. Un début de solution germe dans son esprit mais ce n’est pas encore le moment d’envisager une telle chose. Non, il est encore bien trop tôt pour envisager cela. Bien trop tôt. L’automne est encore si loin.

 

Sur cette dernière constatation, il se décide à quitter avec un léger salut de la main le groupe de colonnes naturelles et atterrit dans un autre genre de champ. A première vue, il est bien plus classique que son voisin. A un détail près, lorsqu’il s’en approche, les branches des quelques arbres présents, viennent comme le frôler d’elle-même, sous un vent nul, mais il ne s’en émeut guère, trop plongé dans le flot de ses pensées.

 

Une pression plus forte le fait pourtant stopper. Une branche aux feuilles d’argent appuie avec force sur son épaule. Il la repousse avec un étrange sourire. Puis, après un bref regard suivi d’un geste vers l’écorce, il s’éloigne d’un pas vif de ces végétaux un peu trop remuants à son goût. Ils sont si nombreux ici. L’if ne devrait pas avoir de mal à se planter d’elle-même. Il soupire alors que les feuilles, les rameaux tout ne cesse de bruisser autour de lui. Une présence subtile mais bien vivante. De quoi faire perdre la tête aux plus impressionnables des êtres s’amuse à penser l’homme. Les plus impressionnables, juste le jeu des vents dans les branches et l’atmosphère adéquate suffit à les tenir à l’écart. Il n’a même plus besoin de se déplacer lorsque quelqu’un approche, ils sont tous si étonnés lorsque les plantes se dessinent avant de s’animer sous les jeux de la nuit. La peur des bois sous le crépuscule est toujours aussi profondément ancrée. Et puis de toute façon, il n’y a rien ici qui puisse éveiller de convoitise, rien, juste des arbres et des arbustes affligeant de banalité. Tellement communs même si la plupart des gens qu’il croise au hasard de ses promenades ne savent même plus les nommer tant ils se désintéressent de ces êtres pourtant omniprésents.

 

Et sur un dernier sourire désabusé, il continue à avancer, cette fois, à pas lents jusqu’à ce que ses pieds nus quittent la masse herbeuse, foulant à présent une terre humide, souple et surtout bien dégagée.

 

L’air est frais, doux. Avant de prendre enfin une décision au sujet de ce rameau qui s’échauffe contre sa paume, il embrasse les lieux du regard, levant la tête vers le ciel. Pas de nuages pour les menacer, tout est presque trop calme. Juste l’azur intense avec en prime un soleil magnifique, débordant de forces. Puis ses yeux sombres se reportent sur les innombrables plantes poussant à proximité. Il les détaille toutes en silence, une lueur d’interrogation dans le regard. Il secoue la tête avant de faire une dizaine de pas vers une zone plus ombragée. Il hésite un instant. Ces buissons sont presque tous aussi jeunes que Plantago. Cet endroit devrait convenir. Il s’agenouille et tâte la litière odorante puis teste l’humus, appréciant sa texture. Il est collant et parfumé. Bien, ça devrait convenir. Une pression sur l’écorce de l’if. Il ne doit pas attendre beaucoup avant de sentir une sorte de réaction.  La frêle brindille semble frémir entre ses doigts épais et trop puissants. Ses aiguilles sont si vertes, si intenses. De la sève coule doucement. A la regarder si vive, prête à s’enraciner de nouveau, on ne croirait pas qu’elle a parcouru une telle distance, entraînée par une souple marée de lances vertes, le tout sous un soleil brûlant.

 

Un frémissement semble la parcourir lorsque la tige en contact avec la terre. L’air se charge d’électricité alors que l’homme guette ses réactions. Ses traits, tout juste hâlés malgré sa vie sous un soleil ardent, se détendent en contemplant les mouvements des fines aiguilles soulignées de blanc. Puis sans autre explication, il fiche le rameau dans la terre, se relève et s’en retourne presque aussitôt, sans même daigner frotter ce qui s’est agrippé à son pantalon et à sa longue tunique, tous deux bleu sombre, presque noirs.

 

En chemin, il ne peut que croiser la porte, sa porte, notre porte, incomplète. En ce jour, elle est aussi sombre que la terre et les pierres levées l’entourant mais d’ici quelques mois, en automne, elle reprendra son teint d’ambre. Exactement comme celui des feuilles. Malgré lui, il jette un œil aux herbes, aux racines étalées, serpentant, ondulant gracieusement vers lui. Il soupire. Les cercles, les ronds de sorcières ne sont pas encore apparus au milieu de tous ces motifs vivants, aux tons si chauds. Il lui faudra encore patienter de longues semaines avant la prochaine rencontre.

 

Sa marche touche à sa fin lorsque son antre apparaît. Il pousse la lourde porte. Elle avance sans bruit, le laissant entrer dans une maisonnette toute simple. A bien la regarder, elle ne paye vraiment pas de mine, contrairement à son intrigant propriétaire.

 

Une fois à l’intérieur, il jette négligemment sa veste sur le premier support venu. En l’occurrence, un amas de livres entassés on ne sait comment. Puis, il traverse la salle, slalomant entre des montagnes d’ouvrages et d’autres objets parfois difficilement reconnaissables. Les plus hautes d’entre elles culminent près du centre. Avec en prime, près de l’une des fenêtres, une agréable petite note de verdure, surgissant directement du carrelage. Quant aux rares meubles dignes de ce nom, ils ont littéralement disparu sous l’amas de feuilles et de parchemins. Le plus incroyable est de voir que cet ensemble pour le moins bancal est impeccable comme les murs, enfin ce que l’on en devine, et le sol. Aucune trace de poussière. Rien. Tout est nickel. Aussi étonnant que cela puisse paraître avec tout ce fouillis qui ne demande qu’à s’effondrer au premier geste de trop.

 

Et pourtant, cet homme arrive à se faufiler à travers toute la pièce, sans même regarder devant lui. Il s’arrête soudain devant un autre tas indescriptible et sa main se pose sur la poignée d’une nouvelle porte. Un geste rapide et il se retrouve dans la pièce voisine. Pour qui ne connaît pas l’endroit le choc, le contraste, doit être saisissant. Comment deux pièces contiguës peuvent-elles être si différentes ? Car cette fois, c’est une salle lumineuse et dépouillée de presque tout objet qui s’étale devant lui. A tel point que bien qu’elle soit plus petite que sa voisine, elle paraît si grande, avec son aspect vide, qu’on ne peut réprimer un soupir de soulagement en en franchissant le seuil. Un peu comme s’on arrivait à respirer enfin au terme d’une longue traversée.  

 

L’homme, jeune ou vieux, difficile de lui donner vraiment un âge, se dirige précipitamment vers son bureau, à l’autre bout de la pièce.

 

Une longue inspiration plus tard, il s’empare d’une chaise et s’installe face à sa fenêtre électrique. Large, plate, se confondant à merveille avec l’ensemble des autres toiles accrochées aux murs de crépis délicatement colorés. Une simple touche pour adoucir ce blanc décidément trop cru, trop cruel, surtout lorsque l’on doit passer sans arrêt d’une pièce à l’autre. Quelques mouvements rapides sur le clavier et une image se forme aussitôt. D’abord floue comme émergeant des brumes, petit clin d’œil à l’une de ses anciennes vies, elle prend ensuite plus d’ampleur grandissant jusqu’à s’étendre, jetant ses couleurs sur la totalité de ce tableau mouvant. Autre ancienne vie, il en a eu tellement. Mais sa vie actuelle ne le déçoit pas non plus. Juste le fait d’être obligé de s’isoler presque constamment dans cette masure qui n’en est même pas une.

 

Face à lui, l’immense pépinière s’étale. Dire qu’elle pourrait être si proche avec tous les moyens qui existent en ce monde. Mais il ne peut. Pas maintenant. Ses doigts se mettent à glisser sur les touches et bien vite, le tableau se déforme et une silhouette se dessine. Celle d’une jeune femme brune. Il ne peut la quitter des yeux alors qu’elle est en train de greffer plusieurs arbres. Puis sa voix s’élève comme dans un rêve. Calme et profonde. Son admirateur lointain la contemple encore un instant, une lueur intense animant son regard.

 

Puis un geste sans qu’il ne regarde ses doigts appuyer sur la touche gauche et tout disparaît. Souris. Si fragile souris qui aura pourtant toujours autant de pouvoir lâche-t-il sans vraiment s’en rendre compte. Puis ses pensées retournent vers la femme au milieu des jeunes arbres alignés. Elle leur serait d’une telle aide mais…

 

- C’est trop tôt pour lui demander quoi que ce soit. Bien trop tôt. Et tout les autres ? Suivront-ils l’exemple de l’if ?

 

Instinctivement, il se tourne vers certaines des planches accrochées aux murs rugueux. Ses sourcils se crispent alors qu’il s’attarde sur certaines d’entre-elles. Et une méfiance sans borne se réveille en lui à la seule lecture de leurs noms. Puis, il se détourne, sa décision, à l’égard de la jeune femme qui riait derrière la toile, enfin prise.

 

Il ne faut pas que ça arrive. On y perdra tous… Tous ! Et je n’ose imaginer ce qui lui arrivera si jamais…

 

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Quelque part, plus au sud, sur une route déserte…

 

La pluie tombe drue, dégoulinant avec fureur sur le pare-brise. Si Maureen n’avait pas recouvré une partie de ses esprits, elle jurerait que cette satanée flotte veut les ralentir. Une ennemie sans visage, froide et tourmenteuse, s’obstinant à les noyer dans ses bras. A moins qu’il ne s’agisse pas d’eux ? Elle sourit sans que personne ne puisse la voir. Sa capuche à demi rabattue sur ses épaules, elle regarde le semblant de paysage qui se dessine tant bien que mal derrière la vitre zébrée sous des trombes d’eau.

 

Des chaos sur la route, avec en prime une sensation de déjà vu. Au fond, cette idée n’était pas du tout mauvaise. Qui sait ? Si elle ressent déjà quelque chose de ce genre en étant juste sur ce chemin, peut-être que le reste reviendra sans crier gare ?

 

- Haaaaa !

 

Un bref cri de surprise lui échappe lorsque la voiture butte sur un obstacle. Voyant un rapide mouvement à l’avant, elle s’empresse de rassurer le chauffeur. Elle n’a rien. Elle est juste un peu secouée, exactement comme sa voisine. Qui semble avoir, elle aussi, quelquefois du mal à se maintenir avec tous ces heurts.

 

Elles échangent un bref regard avant de se séparer à nouveau sans un seul mot. Pourtant Maureen aurait bien aimé discuter un peu avec elle. Avoir un autre avis sur toute cette histoire. Mais l’autre, la fille de Mégane, Maureen l’avait compris du premier coup d’œil, ne la regarde presque jamais alors qu’elle est loin d’être timide. En fait, pour le moment, à la grande surprise de la rousse, la jeune fille n’a d’yeux que pour son portable et ses messages. C’est à peine si ses doigts ralentissent à chaque secousse.

 

Lassée de regarder pour rien vers l’extérieur ou sa voisine, l’accidentée se retourne vers Scott. Lui aussi ne dit mot pour le moment, concentré sur la route. A se demander comment, il arrive encore à se repérer malgré tout ce qui ne cesse de s’abattre sur le toit et les vitres. Car bien qu’il avance avec difficulté, le véhicule se maintient toujours sur le chemin d’asphalte et en plus, il n’a pas ralenti une seule fois ou éprouvé le besoin de s’arrêter. Il ne s’est même pas énervé lorsque la voiture a menacé de quitter la route. Maureen n’a cessé de le regarder depuis. Il lui a juste lancé un simple mot de réconfort avant de se tourner de nouveau sur son volant. Ce qui a touché la jeune femme. Scott, cet homme a vraiment des nerfs d’acier. Contrairement à Mégane qui, elle, est presque toujours remontée comme une pile.

 

Les secousses se succèdent, allant en se rapprochant, sur une voie de plus en plus dégradée. Soudain, Maureen se sent presque projetée vers l’avant et se raccroche au rude dossier lui faisant face. Un bref mot pour savoir si elle est encore intacte et Scott se replonge sur la route pratiquement inondée.

 

- Ça va aller, m’dame ? Encore juste un tronçon et on verra le bout de cette route. Cet abruti, il va m’entendre…

 

Maureen l’écoute se demandant, un moment, à qui peuvent bien s’adresser ces paroles. Puis, elle se tourne de nouveau vers la vitre.  

 

Une vague de peur risque de la submerger lors d’un nouveau dérapage, encore plus impressionnant que les autres. Une manœuvre brutale plus tard et tout redevient "normal". Ne voyant rien transparaître sur les traits burinés, Maureen se détend. Avec un tel chauffeur, elle ne risque en effet rien. Elle se permet même un rire vite étouffé lorsqu’une image lui traverse l’esprit. Celle d’une Mégane hyperactive, toujours en trait de foncer ou de babiller avec tous ceux qui passent à sa portée et près d’elle, un Scott calme presque muet, le parfait contraire de la fermière joviale.

 

Bang ! Un bruit mat suivi d’une bonne volée de cris ou plutôt de mots bien sentis.

 

- Quoi encore …………….. Oups !

 

Lorsque Maureen arrive enfin à repousser les poids, en la personne de Rosaline et de son portable, son plus fidèle ami, qui viennent de lui tomber dessus, elle ne peut que s’excuser, enfin relativement pour l’ensemble de joyeux jurons qui viennent de franchir, à son insu, les frontières de ses lèvres.

 

Sans doute pour rien, Scott n’a même pas l’air de réagir. C’est vrai qu’il a dû en entendre de pire. A moins qu’il n’ait vraiment rien entendu. Et de son côté Rosaline, elle, ne se retourne même pas au son de sa voix, bien trop pressée de vérifier l’étendue des dégâts. Un rapide mouvement vers le plafond et enfin, elles peuvent se voir. Maureen se tourne rapidement vers la jeune fille, seize ans grand maximum, qu’elle n’avait pu qu’entrevoir jusqu’ici à la faveur de quelques réverbères aux portes de la ville.

 

Sentant son regard, l’étudiante se tourne vers elle. Les deux femmes se regardent un moment avant d’éclater de rire. Sans que le père de Rosaline ne s’en retourne. Il est blasé. Toutes les femmes de sa famille sont ainsi. Et encore, son aînée est la plus tranquille du lot. A la fois calme et passionnée. Et aussi la seule assez discrète pour avoir pu se joindre à lui lors de l’escapade de Maureen. Mégane les aurait trahis, à son corps défendant bien sur. Incapable comme elle est de passer inaperçue. Alors que sa Rosaline, elle, lui ressemble au point de pouvoir se faire oublier n’importe où.

 

La voiture résonne encore un peu de leurs éclats avant que la demoiselle ne se calme et tende un téléphone vers la rousse. Maureen hésite avant de le prendre. Elle se demande pourquoi un tel geste.

 

- Il faut bien qu’on reste en contact. On ne va pas pouvoir rester longtemps. Papa et moi, nous devrons rentrer, dès qu’on vous aura déposée. Mais avec ça, vous pouvez nous appeler n’importe quand.

 

- Merci.

- Et ça, ça vous sera aussi utile.

 

Elle regarde l’autre objet.

 

- On ne va pas vous laisser seule, sans rien, au milieu de nulle part. Quoique vous ayez une sorte de chance dans votre malchance !

 

Maureen la regarde avec des yeux ronds. Cette fille, si banale, presque terne et insignifiante, a tout compris en si peu de temps.

 

- Oui ! On peut dire ça comme ça. Mais cet appareil ? Je ne peux pas accepter un tel cadeau.

- Il vous permettra de nous joindre. En plus, les photos sont parfaites.

- Photos ? Ah oui ! Il peut en prendre…

- Et je viens juste de tout vérifier.

- Merci, Rosaline. Tellement curieuse que tu ne veux pas prendre le risque de rien voir. S’amuse à compléter, pour elle et sans malice aucune, la jeune femme.

 

- De rien. Mais appelez moi, Rosa. Comme les autres. Je peux vous demander quelque chose.

 

Comme si elle voulait ma permission, la Rose. Rose… Serre… Fleurs…Epines…Maureen laisse passer quelques secondes, surprise par ces mots qui continuent à déferler à ses oreilles malgré elle.

 

- On se demande tous...

- La voiture ?

- Oui ! Et le reste. Vous êtes comme une star maintenant.

- Une star ?

- Ben oui ! Une sorte de miraculée.

- Je me demande… Si vous n’en faites pas un peu trop. Je ne suis quand même pas la première femme à avoir eu un accident de voiture.

 

Le ton se veut ironique mais il tombe à plat lorsque Rosa lui montre un cliché.

 

- Lorsque l’on voit ça.

- Rosaline !

 

Le seul véritable reproche que Maureen ait entendu depuis le début de leur voyage. Un nom dit pourtant avec calme. Mais elle doit bien avouer avoir eu un rude choc en voyant le cliché, juste avant que Scott n’exige d’un ton un peu trop ferme l’extinction des feux. Rosa, confuse, surtout face au visage blême de sa voisine, marmonne bien quelque chose. Sans doute une parole d’excuse que Maureen accepte d’un ton neutre, presque machinalement. Ça ! J’étais dans ça !  Cette plaque de métal toute rouillée ! Non ! C’est impossible ! Je ne me souviens pas de ça ! Elle n’était pas comme ça ! Pourquoi Mégane ne me l’a-t-elle pas montré elle-même. Nous étions pourtant ensemble.

 

Ce n’est qu’un tas de tôle pris sous la force des éléments. Ne t’en fais pas. Moi, je suis là. Pourquoi ne peux-tu toujours pas m’entendre autrement que par mes vers ou mes chants. Je suis là comme lors de ton sommeil. Tu m’as appelée…

 

Mais Maureen ne réagit pas plus lorsque le noir revient. Elle se laisse aller contre la glace, non sans avoir rassuré une Rosa qui ne voulait pas l’effrayer. Elle ne lui en veut pas. Pas du tout mais sa brusquerie a de quoi choquer surtout lorsque Maureen tente de mettre en relation ses seuls souvenirs et cette chose qui s’étale sur la photo. En plus du journal.

 

Ainsi se passe le reste du voyage. Calme sans heurts. La pluie est même moins forte et seuls quelques éclairs ont un instant émaillé le ciel sombre avant de disparaître aussi vite qu’ils étaient venus. Le matin semble enfin triompher des ombres lorsque le moteur ralentit. Maureen sent que le voyage arrive à son terme. La portière s’ouvre alors face à une longue étendue plate.

 

Par Liry
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Dimanche 23 mars 2008

Elle lui tend un grand sac que Maureen n’avait même pas remarqué. Mais pas la peine de s’en faire, sa compagne s’offre de lui fournir toutes les explications nécessaires avant qu’elle n’ouvre la bouche.

 

- C’était dans ce qu’il restait du coffre de votre voiture. On les a récupérés avant les autres. C’est à vous, non ? Alors, on n’allait pas les laisser à la portée du premier voleur venu. Le temps que les autres se déplacent, votre épave risque de rester ainsi pendant au moins deux jours. Et qui sait qui passe par-là ? On en voit parfois de drôles d’oiseaux ! Dites-vous que vous avez au moins eu de la chance sur ce point-là.

 

La svelte rousse s’assied un moment, le sac ouvert dans les mains, se demandant si elle avait bien compris les paroles de Mégane.

 

Dans le coffre ? Mais ? Tout était vide ! Il ne restait rien ! Sans la plaque, je n’aurais même pas reconnu ma propre voiture. Dire que j’ai sué sang et eau pour elle.

 

Elle revoit sa joie, au moment où elle avait enfin pu se l’offrir. Son premier véhicule ! Une occasion tout ce qu’il y a de plus banale mais dont elle était si fière. Bizarrement, tout lui paraît encore si net. A croire que seul l’accident s’est effacé. Rayé comme les ifs et les genévriers. Puis, elle sort une première blouse et l’examine. La brune reprend. Un ton joyeux ? Elle aurait donc décidé d’être du voyage ?

 

- Vous voyez. C’est bien à vous, non ? Exactement vos mesures, et votre nom y est même brodé. Avec art.

 

Voilà autre chose s’amuse Maureen en regardant l’ouvrage. En fait, tout ce dont elle est capable avec une aiguille, c’est, et encore avec difficulté, de faire passer le fil dans le chas. Et en plus, je couds si bien que ma mère ne peut s’empêcher de tout refaire derrière moi. La honte !

 

- A croire que c’est tout ce qu’on a bien voulu vous laisser avec ça.

 

Fouillant cette fois dans son propre sac à main, Mégane lui tend autre chose.

 

- Tenez vos papiers. 

 

Maureen prend l’étui de cuir en main, ne sachant que penser avec toutes ces choses qui réapparaissent sans crier gare. Hier encore, à la même heure, il ne lui restait plus rien, hormis sa lampe et la clé de contact.

 

- La clé ! Où est ma clé ?

 

Elle la retrouve sur la table de nuit. Quelle idiote ! Qui volerait une chose désormais aussi inutile et en plus laide et abîmée. Mégane s’absente un instant, le temps de la laisser se changer.

 

Dehors, le vent vient maintenant de se joindre aux assauts de l’eau. Décidément, la nature ne semble pas vouloir s’avouer vaincue.

 

L’air et l’eau s’unissant contre les autres…

L’herbe et la roche vinrent ensuite à leur rencontre …

Puis arriva le temps de la fin pour les …

 

- Quoi ? Mégane ? C’est vous ?

 

Elle se tourne vers la porte. Fermée, depuis combien de temps sa sauveuse s’est-elle éclipsée ? Juste cinq minutes peut-être.

 

Quel est cet étrange refrain qu’on vient juste de lui susurrer à l’oreille. Elle aimerait tant en parler avec Mégane, la seule à ne pas la considérer comme une attraction, l’intrigante accidentée de la route. Mais elle ne semble pas prête de revenir.

 

Des minutes, des éternités plus tard et la brune joviale réapparaît, portant, en plus de quelques provisions, une solide réserve de boissons.

 

- Voilà, je suis sûre que cela vous fera du bien. Vous pouvez manger, non ?

- Oui ! Bien sur. Merci beaucoup. Rien ne s’oppose à cela. Mais les plats de cette clinique sont si...

 

Elle fait la grimace sous les yeux amusés de la fermière.

 

- Ça, ça devrait plus vous plaire.

- Mais ? Pourquoi m’aidez-vous ?

- Je veux savoir. Ces arbrisseaux, rien ne les avait jamais tués, même pas les pires pesticides et puis … quelque chose m’y pousse. Le tout reste de vous faire sortir d’ici. On vous mènera aux bosquets. Mais ensuite, il faudra vous débrouiller seule.

 

C’est court mais Maureen semble s’en contenter. Et quelques mots de remerciements plus tard, elle reprend sur un ton volontaire.

 

- Partez devant, Mégane. Séparées, nous passerons plus facilement inaperçues.

- Quoi ? Vous pouvez partir ?

- Non ! Mais comme vous, quelque chose me pousse à retourner voir là-bas.

- A plus tard, alors.

 

Restée seule, Maureen achève ses préparatifs. Puis elle s’engage subrepticement dans le couloir. La pluie martèle toujours les toits. Elle est au dernier étage. Les lumières vacillent, donnant une impression de faiblesse à cet imposant bâtiment.

 

Elle avance encore. Un panneau ouvert ? Voilà qui n’est pas courant.

 

- Surtout en face de tableaux électriques. Qui a bien pu laisser cette porte ouverte ? Ce n’est pas très prudent.

 

Elle avance la main pour la refermer et à ce moment, un bruit terrible se fait entendre. Immédiatement, la pénombre s’empare de l’hôpital. Ne sachant que faire, Maureen s’éloigne vers les escaliers.

 

- Mais qu’est-ce que je fais là, moi ? Ils vont dire que c’est ma f…

 

Elle recule juste au moment où d’autres déboulent en trombe. Ils passent devant elle sans la voir. Elle se dissimule de son mieux dans le creux de la première porte venue. Pour le moment, plus personne ne pense à elle, la touriste intrigante.

 

Plusieurs groupes électrogènes s’enclenchent, emplissant l’hôpital d’une lumière blafarde mais amplement suffisante pour permettre à ceux qui viennent de la dépasser de réparer.

 

- Mais ne reste pas là, idiote ! Tout rentrera vite dans l’ordre. Tu attends quoi ? Que les infirmières fassent le tour des chambres et arrivent à la tienne ?

 

Jetant un coup d’œil rapide à l’équipe en plein travail, elle se déplace vers la double porte ouvrant sur les escaliers. Elle attrape le battant le plus proche et le tire avec une extrême lenteur vers elle, sans bruit. Elle ne quitte pas un instant les ouvriers du regard. Ils sont tous si absorbés par leur tâche. Elle progresse encore, à pas de puces, retenant sa respiration. En ce moment, l’ombre est son alliée la plus précieuse. Elle la cache mais elle devrait quand même songer à accélérer. Un bruit. La porte bouge. Soudain, Maureen se recroqueville en un réflexe heureux. Une femme surgit en courant en haut des marches, poussant brutalement le second battant. Elle rejoint ensuite le groupe, monopolisant, par son arrivée, l’attention de tous. De son côté, Maureen saisit cette occasion au vol et se faufile de l’autre côté de la porte. L’escalier n’est pas bien grand et elle atteint vite le rez-de-chaussée. Pourtant son cœur bat encore à tout rompre. Elle croise plusieurs portes closes, craignant toujours d’en voir une s’ouvrir. Encore une et …

 

La sortie, enfin. Elle passe juste derrière l’accueil où l’une des infirmières tente de rassurer une mère un peu trop inquiète. Elle franchit enfin le seuil et reçoit aussitôt le salut glacé de la pluie. Quant au vent qui aurait dû la frapper au visage, il baisse d’intensité, ne la bousculant que très légèrement.

 

Elle avance d’abord lentement dans le noir jusqu’au coin de la rue. Puis son pas s’accélère et s’emballe. Elle poursuit ainsi d’une traite sur deux ou trois rues successives. Soudain, elle tourne et atterrit dans un cul de sac, encombré de caisses vides. Passablement sale, il est aussi engageant qu’un cimetière la nuit. Serrant le porte-clé dans sa main, elle retient son souffle.

 

Soudain, des phares s’allument, transperçant la froide noirceur, éblouissant cruellement Maureen au passage. Une portière claque et une silhouette assez massive en descend … Un seul mot lui échappe en reconnaissant le chauffeur.

 

- Vous ?

 

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Quelque part, au même moment, bien plus au nord, un homme se tient debout en face d’une assemblée de roches levées. Ce n’est encore que le printemps et il ne pourra rien faire pour la porte avant des semaines.

 

Quelqu’un approche. Les plantains se courbent, bruissant gaiement à son approche. Mais le regard du nouveau venu est si triste lorsqu’il tend une branche d’if au grand gaillard.

 

- Quand est-ce arrivé ?

- Aujourd’hui même mais elle ne m’a rien dit avant de partir.

 

L’homme examine avec soins le bois encore vert. Les aiguilles sont vives.

 

- On peut la replanter mais il va falloir faire vite.

- Vous êtes sûr ?

 

Il lui répond d’un mouvement de tête. La joie et le soulagement se peignent un instant sur le visage joufflu du nouveau venu mais la question suivante vient y mettre un terme prématuré.

 

- Qui l’a tirée vers la surface ?

- Difficile à dire. J’ai préféré d’abord m’occuper d’elle, des seules branches encore vivantes.

- Et tu as bien fait. Je vais me charger des soins. Mais, on ne peut en rester là. Retourne là-bas. Retrouve le plus vite possible le ou la responsable. Il ou elle risque de nous recroiser à tout moment ou d’en appeler d’autres.

- Mais ?

 

Il tâte l’écorce, en scrute encore la surface avec minutie. La sève vive s’écoule toujours sous la peau fibreuse. Si seulement, sa douce compagne, son seul amour était toujours auprès de lui. Elle aurait pu remettre l’if en contact avec le sol, sans perdre une seule seconde. Mais ils ne pourront pas se voir avant si longtemps.

 

Chassant ces tristes pensées, il se retourne vers le jeune garçon qui attend sans un mot. Autour d’eux, les plantains poussent d’autres branches couronnées d’aiguilles vers eux.

 

Les acheminer ainsi. Ce gamin n’est jamais à court de ressources. Mais il faut agir. On ne peut laisser les choses aller ainsi.

 

Ce court moment de réflexion achevé, le gardien se retourne vers son jeune ami.

 

- Elle ne serait jamais sortie toute seule, Plantago. Tu comprends. Nous devons le ou la retrouver. Cela peut devenir très dangereux. Qui sait comment ils vont réagir après une si longue séparation ?

 

Ceci dit, les deux hommes se quittent. L’if a disparu mais ce n’est qu’une des leurs parmi toutes les autres.

 

Plantago se remet en route aussitôt. Il aurait bien aimé rester un peu plus auprès des roches. Mais ce n’est malheureusement pas le moment. Enfin, il est au moins soulagé. Son amie va survivre mais il lui faut retourner au plus vite sur les lieux. Avec de la chance, cette personne reviendra près des anciens bosquets. Et si, par chance, cela se produit, il essaiera de l’appeler. Mais l’écoutera-t-elle seulement ?

 

 

A suivre …

 

Par Liry
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Dimanche 23 mars 2008

  

Le temps s’écoule long et paisible, veillant sur le sommeil si profond de Maureen. Tant et si bien que la jeune accidentée se réveille sous la lumière déclinante d’un soleil mourant.

 

Ses yeux s’ouvrent sur la fenêtre. Le store est relevé. Et elle reste en arrêt face à ce qui se présente à elle, un paysage baigné sous les ultimes rayons du couchant, se laissant simplement bercer par la magie de cet instant unique, suspendu entre la fin du jour et le début de la nuit.

 

Puis, elle lève la tête vers le plafond. Pâle, terne et surtout très haut, il lui offre en plus de sa tristesse aseptisée, une enivrante sensation d’espace et de liberté. Qu’il est loin l’oppressant cocon de verdure de la veille ! Envolé ! Effacé !

 

Un soupir de réconfort puis de joie lui échappe lorsque son regard vert tombe sur l’interrupteur. Elle s’attarde sur ce simple carré. Cette petite plaque insignifiante qui n’attend qu’une seule chose dans son coin, son ordre pour inonder d’une lumière crue cette chambre, maintenant, envahie par l’obscurité.

 

Se sentant étrangement bien, malgré tout ce qui a pu lui arriver la nuit précédente, l’accident ne trouvant toujours aucun écho en elle, elle se redresse en un bond sur le lit. Le drap blanc s’envole d’un geste brusque et finit sa course en s’étalant, telle une longue traîne, au pied du lit. Ensuite, sa main lavée de frais vient masser le cuivre frisottant de sa chevelure. Puis, elle inspecte, sans précipitation aucune, ses longs doigts effilés et sa paume, meurtris encore la veille.

 

- La civilisation, j’ai donc bien été secourue et ramenée à la civilisation.

 

Elle s’apprêtait à réveiller les lampes lorsque son attention est attirée vers le couloir. Et suspendant aussitôt son geste, elle tend l’oreille vers l’inconnu. Non, l’intérieur du bâtiment, tout simplement, elle n’est pas peureuse à ce point-là ! Quelques minutes plus tard et il lui semble reconnaître le timbre rieur de Mégane, noyé  au milieu d’autres voix féminines.

 

Elle ne rêve donc pas. Il y a de la vie autour d’elle. La civilisation, rien de comparable avec ce qui flottait autour d’elle sous le ciel nocturne. Elle doit encore être perturbée car elle a du mal à mettre un nom précis sur ce qu’elle ressent. Elle devrait être rassurée de se savoir, ici, dans une chambre d’hôpital tout ce qu’il y a de plus classique et, pourtant, elle n’arrive pas à se débarrasser de ce malaise qui revient encore et encore, comme s’il la poursuivait depuis le crash.

 

Elle revoit un moment les branches des ifs, s’arquant au-dessus d’elle en un dôme protecteur. Peut-être était-ce un tour de son imagination, mais, à un certain moment, elle avait vraiment cru les voir se pencher avec tant de lenteur, de douceur vers elle. Puis cette image s’évanouit, fugitive, lorsqu’un cri de surprise vient transpercer la quiétude générale. Maureen sursaute en comprenant que c’est d’elle que ces femmes parlent. Elles discutent si fort alors qu’elles sont dans un hôpital.

 

La rousse court se cacher derrière la porte entrebâillée. Ces dames approchent. Elles sont maintenant juste devant la chambre faisant face à celle de sa voisine. Des brides de conversations lui parviennent enfin distinctement mais le débit est si rapide qu’il lui faut un certain temps avant d’en saisir le sens.

 

- Tu sais, ils n’ont rien retrouvé à part l’épave de la voiture et cette touriste…

 

Elle indique la porte derrière laquelle s’est postée Maureen. Le ton lourd de sa voix déplaît fortement à cette dernière. Ses sourcils se hérissent lorsque la deuxième rapporteuse coupe sèchement sa compagne.

 

- Non ! Ce n’est pas possible, cette histoire ! Jette un œil là-dessus. C’est mon homme, il a juste eu le temps de me les glisser.

 

La commère, Maureen ne peut la nommer autrement, personne n’ayant pris la peine de venir voir si elle était éveillée avant de se mettre à délirer sur son compte, se penche sur ce qui ne peut vraisemblablement être que des clichés de sa défunte voiture. Voyant cela, l’accidentée se retourne, s’accordant un bref instant de réflexion. Rassemblant ce qu’elle a de souvenirs, elle tente de se remémorer les choses telles qu’elles lui sont apparues. La voiture, sa voiture réduite à une demie crêpe. L’autre chauffard qui a bien failli la tuer. Puis l’arrivée de Scott et sa femme Mégane. Mégane, la fermière assise près d’elle. Elle comptait appeler la police. Ils seraient donc déjà allés voir sur place ? Ou bien d’autres ?

 

Prenant une multitude de précaution, elle s’accole de nouveau au panneau de bois blanc. Les interrompre est bien la dernière chose qu’elle souhaiterait faire. Cette conversation sera peut-être l’unique occasion qu’elle aura d’écouter des paroles franches sur cette histoire, son histoire. Peut-être ou plutôt sans doute songe-t-elle alors qu’une lueur malicieuse traverse son regard.

 

- Et elle était là-dedans ?

 

S’écrie la brune, portant la photo juste devant son nez avant de continuer sur le même ton incrédule.

 

- Non ! Ce n’est pas possible ! Tu as bien vu l’état de cette carcasse ! Tout l’avant est aplati ! Et …

 

Elles s’interrompent sans crier gare. Tout d’abord, Maureen a cru s’être trahie mais il n’en est rien. En fait, c’est tout autre chose. L’une des infirmières est simplement venue mettre un terme à cette discussion beaucoup trop bruyante, vu les lieux.

 

Et avant de refermer la porte le plus discrètement possible, la touriste rousse jette un tout dernier coup d’œil aux deux cancanières et les voit partir vers l’autre bout du couloir. Dommage, elle ne saura rien de plus. Mais il n’est guère temps de traîner. Cette nouvelle arrivante, en uniforme blanc, risque d’entrer d’un instant à l’autre. Aussi, Maureen s’empresse de retourner vers le lit et de s’y allonger. Elle en est encore à ramener le drap sur elle lorsque la porte grince.   

 

Une lumière vive emplit la pièce, chassant les ténèbres bienveillantes de la nuit.

 

- Bonjour, mademoiselle …

 

Le ton est neutre mais il dérange Maureen. A moins que ce ne soit la mauvaise impression que lui ont laissé les deux autres qui la perturbent encore. S’efforçant de suivre le flot de ses paroles tout en répondant le plus amicalement possible, elle finit, malgré tout, par perdre le fil. Ce que la blonde infirmière ne semble pas trop mal prendre. Après tout, cette jeune femme a été victime d’un effroyable accident.

 

Enfin, elle a quand même appris quelque chose, elle n’a rien de grave en dépit de la violence du choc. Juste quelques coups, des ecchymoses et des écorchures mais rien qui ne mette sa vie en danger.

 

Il en a toujours été ainsi, depuis des lustres. Les pires tuiles se sont abattues sur elle mais sans jamais la blesser gravement. Elle ne se rappelle même plus la première de ses mésaventures tant la liste en est longue. En tout cas, jusqu’ici, elle s’en est toujours sortie plus ou moins indemne.

 

Son examen terminé, l’infirmière s’en retourne.

 

Libérée du poids de son regard, Maureen se dirige vers la grande fenêtre, cherchant ce dont elle a le plus besoin, pour l’instant, le calme et la tranquillité.

 

Le calme enfin. Calme ? Mais qu’arrive-t-il encore ?

 

Alertée, sans trop savoir pourquoi, Maureen s’éloigne de la vitre. Dans le silence qui régnait d’abord en maître sur le jardin endormi, la nature s’est soudain mise à chanter.

 

Ça a commencé par une berceuse. Le refrain des gouttes qui tombent avec légèreté sur la paroi transparente avant de glisser avec délicatesse sur la pierre froide et bleue soulignant d’un trait dur la haute fenêtre. Puis, sans aucune transition, la fine pluie s’est muée en une averse furieuse. Les nuages déversant avec rage leurs charges glaciales sur les toits et les parcs. Lesquels leur résistèrent sans peine. Ce qui ne sembla que faire redoubler la colère des éléments.

 

- Eh ! Bien ! Une chance qu’on vous a repêchée à temps.

 

Elle était encore plongée dans ses pensées, ses yeux rivés sur cette lutte étrange, au moment où cette voix si désagréablement criarde se fit entendre.

 

Un instant, la rousse craint d’avoir une attaque mais elle se ressaisit très vite.

 

Elle est entrée sans que je ne m’en rende compte ! Plutôt surprenant pour quelqu’un d’aussi bruyant !

 

En fait, elle est plutôt ravie de retrouver cette fermière joviale. Elle lui sourit spontanément et l’autre lui répond de la même manière. Maureen s’apprêtait à lui parler mais elle s’arrête en voyant le visage hâlé de l’autre changer.

 

- Qu’est-ce qui… ?

 

Elle a à peine balbutié ces mots que la fermière lui répond.

 

- En fait, je pensais d’abord vous parler de vous mais…

- Il y a un problème ?

 

S’enquiert la jeune femme.

 

- Et de taille ! Le véhicule ! Enfin votre voiture ! Hier, vous nous aviez dit qu’elle était presque réduite à…

 

La bonne femme, pourtant bavarde, hésite, augmentant encore d’un cran l’inquiétude de Maureen. Puisque durant leur court voyage, dont étrangement sa mémoire n’a pas égaré une miette, cette dernière a eu tout le temps de la cerner. Elle décide de l’aider à achever. Après tout, pour le moment, elle reste encore la mieux renseignée sur toute cette affaire.

 

- A une demie crêpe !  Je sais, Mégane mais …

 

Elle s’interrompt en la voyant blanchir.

 

- Non ! Maintenant, c’est presque une crêpe rouillée tout court ! En plus, un abruti est rentré dedans, Maureen. Au début, il a cru avoir heurté un vieux débris, une sorte de dépôt sauvage mais ensuite…

- Ensuite …

 

Elle traîne. Peut-être veut-elle faire durer le plaisir ? Mais le regard courroucé, à tord ou à raison, de son interlocutrice la pousse à achever.

 

- Ben, ça devient fou, il a dérapé et atterri au milieu d’un bosquet d’arbustes. Celui des ifs. Et puis, il avait un portable. Et il a appelé les secours. Et le temps qu’ils arrivent, il s’est passé quelque chose de pas normal…

 

Ce qui n’a pas l’air de surprendre Maureen. Au moins, elle n’est plus la seule à qui il arrive des trucs pas banals. Mégane, croyant que la jeune femme voulait ajouter quelque chose, allait se taire mais Maureen lui fait comprendre qu’il n’en est rien et qu’elle désire entendre la suite.

 

- Les branches ont toutes péri sans qu’il n’y comprenne rien.

- Quoi ? Mais elles étaient si fortes. Leurs feuillages étaient tellement denses que je ne voyais rien au travers de la masse des aiguilles.

- Ah ça ! Vous en aviez plein de ces saletés dans les cheveux et sur vos loques ! Une chance que vous n’en aillez pas avalé une seule. Ou pire.

 

Elle marque un arrêt avant de terminer sur un ton plus bas. Un peu comme si elle devait, elle aussi, se convaincre de la réalité de ses propos.

 

- Et pourtant, il n’en reste rien de ces vieilles plantes. Maintenant, elles sont toutes réduites à une sorte de bois sec rongé de vermines.

 

Un court silence suit la dernière phrase de Mégane jusqu’à ce que la fermière se mette à crier.

 

- Eh ! Vous faites quoi là !

- Je me lève. Je n’ai rien de grave alors je ne vais pas passer ma vie ici.

- Mais ? Vous n’allez quand même pas aller là-bas ?

 

Elle ne répond pas. Mais la grande brune ne déclare pas forfait pour autant. Elle repart à la charge, prête à user d’arguments un peu plus percutants pour se faire entendre. Après tout, cette petite a drôlement bien récupéré depuis hier.

 

- Voyons. Où sont-ils donc passés ?

 

La fermière lui prend le bras alors qu’elle saisit la poignée de la commode.

 

- Vos vêtements étaient aussi beaux que ceux de Grégor alors ....

- Grégor ?

 

Demanda Maureen. Elle allait lui demander s’il s’agissait de son fils mais le débit de paroles de cette femme bat des records.

 

- L’épouvantail. Mireille, notre petite dernière l’a appelé ainsi.

 

Eh bien ! C’est très agréable à entendre ! Etre comparée à une sorte d’affreux mannequin délabré ! Que demander de mieux ! Si au moins, elle l’avait associée à ceux des défilés mais il ne faut pas trop en demander.

 

- Tenez, je vous ai apporté ça.

 

Par Liry
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Dimanche 23 mars 2008

Quel meilleur moment que le printemps pour faire remonter à la surface une histoire plus qu'ancienne ...
Ma dernière nouvelle balançant entre réel et fantastique...


La serre de Nulle Part 
 

L’origine de cette histoire n’est qu’une question de point de vue, de repère. Les conteurs vous diront qu’elle est ancienne. En fait, elle est bien plus que cela. La source, la véritable d’où tout a jailli se perd dans la nuit des temps. C’était à l’époque où les êtres de légendes côtoyaient encore le monde des vivants. C’était bien avant que l’homme ne se redresse, se civilise et finalement, conquiert la planète.

 

Face à l’avancée, parfois chaotique mais bien réelle, de la science et à la suprématie de cette espèce belliqueuse, dénuée de tout scrupule, la plupart des légendaires se réfugièrent dans l’invisible, se repliant pour toujours à l’abri d’un univers impalpable.

 

Quant à ceux qui préférèrent rester, ils se fondirent avec le sol, les forêts ou les sources, vivant éternellement en harmonie avec les saisons, au rythme des accords des vents. Et ce jusqu’à nos jours…

 

Aussi lorsque la paix règne en des lieux isolés, leurs chants de vie, souffles légers et chaleureux, viennent faire ployer l’émeraude de l’herbe et danser la soie des corolles. Touchant de leurs chœurs à peine murmurés les rares sens encore en éveil des humains, ils essaient de leur parler. Mais entendre et écouter sont deux choses différentes. Et sous la caresse de la lune ou la force vivifiante du soleil, ils se languissent encore d’avoir enfin une réponse…

 

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Quelque part en Europe septentrionale, en ce qui aurait dû être un matin comme les autres, une jeune femme se réveille sur le bord d’une route isolée. Pour être plus exact, elle est allongée de l’autre côté d’une rambarde défoncée, à l’ombre d’une épaisse haie d’ifs et de genévriers.

 

Il lui faut du temps pour recouvrer ses esprits. Sa vision est encore si trouble dans la solitude de cette nuit d’encre qu’elle ose à peine remuer un cil. Est-elle vraiment seule sous les branches odoriférantes ? C’est ce qu’elle pense. Pourtant quelque chose flotte dans l’air. Un vent, non une présence, un relent de vie. Comment dire, c’est presque palpable alors que, visiblement, personne ne se trouve ici. Elle a déjà appelé, à s’en blesser la gorge, mais aucune voix n’a réagi à ses cris. Rien. Même pas le moindre bruit ou le plus petit bourdonnement d’insecte pour percer cet étouffant silence.

 

Elle reste ainsi, un long moment, immobile, hébétée, sans la moindre réaction. Puis enfin, elle entend quelque chose, des coups sourds et répétés en rythme, quelque peu perturbé. Elle lève la tête sous la voûte verte, opaque et si sombre. A croire que l’imposante masse cotonneuse s’amuse à lui dissimuler, cruellement, un ciel déjà si couvert. Soudain, elle comprend. Ces battements sourds sous ses tempes, ce sont ceux de son cœur qui cogne dans sa poitrine. Un sourire se dessine alors sur le fin visage maculé de terre collante. Grâce à ce chant monotone et au froid qu’elle commence à ressentir, elle sait au moins qu’elle est encore en vie. Elle réagit enfin et, s’arrachant lentement aux lourdes senteurs des conifères, elle se tourne sur le côté, se soulevant sur son avant bras gauche. Une main souillée vient ensuite frotter la peau fragile de ses paupières ombrées alors qu’enfin sa vision fait mine de s’accoutumer aux ténèbres ambiantes.

 

Puis, rampant sous le manteau piquant, Maureen atteint le bord envahi d’herbes, saupoudrées de rosée, et de plantains avec une pointe de pâquerettes. Petites fleurs modestes, refermées pour la nuit, enfin, une agréable touche de blanc et de jaune venant égayer par touches légères ce riche tableau de nature crépusculaire. Par chance, les orties semblent avoir manqué le rendez-vous. Quel dommage que les très fines branches de ronces n’aient pas suivi leur exemple !

 

Enfin, ses efforts sont payants et elle arrive à se dépêtrer de son étroit cocon de verdure. Elle  interroge alors du regard le paysage lui faisant face. La route, ondulant entre les jachères, est effectivement déserte. Mais la jeune femme est-elle toujours sur le triste chemin de vieil asphalte craquelé qu’elle a gardé en souvenir avant de sombrer puis de se retrouver seule dans ce charmant petit coin de campagne ?

 

Elle tâte le sol, se demandant si elle n’est pas encore perdue en plein songe. Il est souple, tout brillant d’humidité. Pareil à celui qu’elle a laissé, une minute avant, quelques mètres en arrière. Secouant sa courte chevelure rousse, constellée d’aiguilles bicolores, elle regarde droit devant elle. Le ciel bas, oublié par la lune, lui apparaît si sombre, à peine éclairé par de rares et tristes étoiles brillant sur un fond bleu intense. Lourd, proche, mais pas effrayant. Juste un ciel nocturne, encombré de nuages dissimulant avec jalousie le ballet des étoiles. Si seulement le vent était de son côté. Mais Maureen ne se leurre pas. Elle sait très bien qu’elle ne peut que compter sur elle-même pour se tirer d’affaire.

 

Agrippant la froide barrière d’un blanc douteux, elle se dresse péniblement sur ses deux jambes. Elle essaie bien de se nettoyer mais renonce vite. Son jeans et le reste de ses vêtements sont aussi beaux qu’elle-même. Déchirés et parsemés de tâches multicolores. Quant à ses pieds, ils sont trempés sous l’épais tissu de ses bottillons. Et elle frissonne en enjambant la piteuse barrière avant d’atterrir sans trop de mal sur le macadam négligé.

 

- Mais qu’est-ce que je fais ici ?

 

Elle sursaute au son rocailleux de sa propre voix. La soif et le froid sans doute. La petite rousse, à peine 1 mètre 60, avance avec lenteur sur le large chemin gris, piqueté de terre moussue, avec, jetés de-ci de-là, quelques plantains, encore eux, qui étalent avec fierté leurs longues feuilles lancéolées vers le ciel, comme autant de défi à l’homme et à son illusoire supériorité. Et voilà que Maureen se surprend à converser seule, égarée au milieu de nulle part.

 

- Et je suis où d’abord ?

 

Elle retourne toutes ses poches. Mais elles sont aussi vides que les environs. Puis, se traitant au passage d’idiote, elle passe la main dans son chemisier, dégageant enfin sa lampe de poche. Un clic plus tard et un autre faisceau vient concurrencer et vaincre sans l’ombre d’une difficulté les trop timides étoiles.

 

- Ouf, c’est mieux ainsi. Mais je ne suis pas plus avancée ! Quel bled ! Et même pas un seul panneau !

 

Son rapide état des lieux terminé, il ne lui faut pas plus de quelques secondes pour comprendre qu’elle est vraiment perdue, elle décide d’avancer. Aller de l’avant, marcher. De toute façon, seule et sans son précieux téléphone, le top de la modernité, elle ne peut rien faire d’autre que progresser. Cette route doit bien aboutir quelque part.

 

Un temps, qui lui semble une éternité, plus tard et elle tombe sur quelque chose d’encore plus fou que tout le reste. Cette fois, elle se pince pour se convaincre de ce que ses yeux lui montrent.

 

- Non ! Moi qui croyais en avoir déjà vu de belles ! Là, j’ai dû battre tous les records !

 

Dardant son faisceau sur l’objet, plutôt gros, qui lui fait face, elle l’inspecte d’abord du regard. Un cri de surprise lui échappe lorsqu’elle tombe sur la plaque minéralogique arrière de l’épave. Elle court vers ce simple rectangle aux lettres et chiffres peints. Sa main aux ongles brisés se pose, après quelques hésitations, sur les signes en relief. Elle les parcourt avec lenteur, presque amour, puis relit le message. Cette simple surface marquée suffit à lui faire apprécier tous les désagréments qu’elle vient de subir. Même la douleur et l’inconfort de sa situation se sont évaporés, devançant la fine rosée brillant sous le soleil illusoire de l’unique lampadaire bancal du coin. Malheureux oublié qui s’échine à embellir la nuit.

 

- Je suis vivante ! Moi ! Vivante ! Alors que ma voiture se trouve dans cet état de …

 

Elle ne trouve même pas de mot assez juste pour décrire la pauvre carcasse raplatie. Toute la partie avant, de l’extrémité des phares au bord des coussins intacts de la banquette arrière, est écrasée. Une simple crêpe d’épaisseur et de matière surprenantes mais elle ne trouve rien de mieux pour décrire l’avant du véhicule. Quant au reste de la carcasse, la carrosserie est juste rouillée sur les premiers centimètres suivant l’amas de tôle et de verre, puis singulièrement intacte jusqu’au pare-choc arrière.

 

Maureen tourne encore une fois autour de l’épave, se demandant comment elle a pu survivre à un pareil impact. Son ultime examen achevé, elle quitte les lieux. De toute façon, il ne reste rien de ses affaires. Demeurer sur place ne l’avancera pas plus.

 

Elle a à peine fait quelques pas qu’un bref éclair répond à sa torche. Elle court jusqu’à son origine. Pas loin, quelques enjambées suffisent. Elle s’accroupit pour ramasser la chose. Ses clés. Ce sont ses clés. Plus de dix mètres en avant de ce qu’il reste de sa voiture.

 

- Je n’ai pas le temps. Avance, pauvre idiote. Rester ainsi ne te servira à rien.

 

Décidant de conserver le contact désormais sans objet et le porte-clé assorti, elle s’éloigne aussi vite que ses pieds endoloris le lui permettent. Cette clé sera son porte bonheur. Même si elle est tout l’opposé d’une superstitieuse, cet accident aurait dû, en toute logique, la faucher. N’importe qui en arriverait à la même conclusion. Ejectée ? Elle s’interroge encore sur cette possibilité alors que ses jambes la portent de plus en plus difficilement.

 

Le jour se lève. La route serpente entre les plantes sauvages, gigantesques, triomphantes sous leurs somptueuses parures de perles. Maureen s’épuise. Elle s’installe sur le côté lorsqu’une voiture déboule à pleine vitesse. Encore un peu plus et elle était sous les roues ! Un instant pour se retourner et le chauffard a disparu derrière les murailles vivantes. Des gouttes viennent glisser le long de ses joues égratignées alors que les tiges se baissent. Est-ce le vent qui les fait ployer ainsi ? Elle ne se le demande même pas. Ses yeux la brûlent, trop lourds de larmes retenues, et elle est encore bien trop secouée pour se poser de telles questions. En fait, elle ne voit juste qu’une chose, la marche sera un peu moins périlleuse. Et séchant ses pleurs, elle continue, le porte-clé brillant d’un éclat métallique à son cou.

 

Puis un bruit de moteur, enfin. Prudente, elle fait de grands gestes vers le modeste véhicule, un simple tacot sans prétention mais impeccablement entretenu. Le véhicule ralentit et s’immobilise à quelques pas de la jeune femme.

 

Au volant, Scott s’arrête sans l’ombre d’une hésitation. Un moment, sa femme et lui ont cru rêver, voir un épouvantail déambuler parmi les herbes folles, mais cette fille est bien réelle. Elle tremble comme les branches des saules. Le moteur arrêté, il sort aussitôt alors que sa ronde compagne ménage une large place à l’arrière. Arrivé à hauteur de cette femme hagarde, il la recouvre de sa veste. Le fermier l’aide ensuite à grimper auprès de son épouse avant de refermer la portière.

 

- Vous…

 

Elle sursaute au ton grave de cette voix. Sans le vouloir, il l’a effrayée. Le brun regard, lourd de reproches, que lui lance, rétroviseur interposé, sa tendre moitié l’incite à la laisser prendre le relais. Il jette un dernier regard à cette pauvre fille. Elle est vraiment dans un sale état. Sa voisine attend encore un moment qu’elle se soit un peu remise avant d’attaquer.

 

- N’ayez pas peur. On va s’occuper de vous. Vous avez eu un accident ?

 

D’abord hésitante, la voix de la jeune femme se fait vite plus ferme.

 

- Oui ! Mais je ne me souviens de rien. Ma voiture est là-bas.

- On ira voir avec la police mais d’abord le mieux est de vous emmener voir un docteur.

 

Semblant se reprendre, Maureen regarde ce couple. D’abord la femme brune et joviale qui s’est installée près d’elle puis l’homme qui fait demi-tour avant de rebrousser chemin vers la ville la plus proche.

 

- Moi, c’est Mégane et lui, c’est mon mari, Scott. Et vous ? Vous avez bien un nom ?

- Maureen … Maureen Lavernie.

 

Lui répond-elle avec une étrange ironie dans la voix. Lavernie, c’est sans doute la toute première fois que ce nom lui correspond. Enfin rassurée, elle glisse dans une sorte d’état second répondant machinalement aux questions du couple. Et ce n’est que lorsque la silhouette blanche d’une grosse bâtisse apparaît entre plusieurs maisons, qui lui paraissent étrangement grises, qu’elle sombre, ses yeux s’arrêtant sur la clé rouillée, non ternie….

 

Un dernier son, une énième interrogation de Mégane trouve un écho dans sa tête. Un refrain entêtant qui la suit sans arrêt jusqu’à ce qu’elle perdre pied.

 

Qu’ai-je heurté ? Mais qu’ai-je donc heurté ? Pense-t-elle alors que la nuit silencieuse se referme sur elle sans qu’elle ne puisse résister….

 

Par Liry
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