Une course éperdue plus tard et elles se retrouvent face à une grille. Un obstacle qui les force enfin à ralentir. Enfin si on veut car c’est la grille d’un parc qui se dresse devant elles. Un parc, un lieu qui leur semble étonnement rassurant en dépit de la nuit noire qui plane sur leurs têtes. Toujours sans un mot, elles décident de suivre la toile métallique jusqu’à ce que l’entrée apparaisse. Un très grande porte ouverte en permanence.
Ces lieux à peine éclairés feraient trembler n’importe quelle jeune fille mais elles n’ont rien d’humain et, sans l’ombre d’une hésitation, franchissent le seuil dépourvu de la moindre grâce. Et ce n’est qu’à cet instant que Dona ouvre enfin la bouche.
- Pourquoi ce lieu en particulier ?
- Je ne sais pas… Mais on attirera moins l’attention comme ça.
- Tu penses vraiment avoir une chance de passer inaperçue ?
Ama regarde ses vêtements tachés et sourit. Le sang est sec maintenant mais elle en est recouverte de la tête aux pieds. La voix incroyablement mélodieuse de la “fragile” Dona reprend.
- Tu aurais pu y aller moins fort, quand même.
- C’est uniquement à cause de ce corps, Dona.
- Vraiment ?
- Je ne suis plus comme toi, maintenant. Dire que j’aurais dû être aussi forte que mon…
Elle se tait encore sous le choc, la douleur étant toujours aussi vive. Même si son corps ne porte plus que quelques fines cicatrices rosées, elle peut encore sentir le froid de l’acier cogner contre elle jusqu’à ce qu’elle puisse enfin sortir. Touchée par le regard de détresse de sa compagne, Dona pose sa main sur l’épaule soyeuse.
- Je sais. Je t’ai entendue crier lorsque ton arbre a été abattu.
- Et tu n’es pas la seule. Cette femme. Elle m’a entendue elle aussi.
- Hein ? Tu l’as vue ?
Les yeux de Dona brillent soudain. De longs yeux sombres dans lesquels on se noierait si facilement. Ama soupire avant de répondre, sachant qu’elle va décevoir son amie.
- Oui mais j’étais si faible que je l’ai perdue.
- Pas si on retrouve les autres.
Lui répond avec douceur Dona, lui entourant les épaules de son bras.
- Les autres ?
- Plantago et l’if, Ama. Ils sont sortis avant nous. Ils étaient même aux premières loges.
- L’if ? Celle associée à l’if… Tu parles bien d’Elba ?
- Oui !
- C’est possible. Elle n’était pas très loin de moi lorsque tout a commencé. Elle serait donc encore près de cette fille ? Je me demande bien pourquoi.
- Je n’en sais rien. De toute façon, ses raisons ne doivent rien avoir en commun avec les nôtres.
- Sans doute. Moi, j’ai perdu pour toujours mon arbre. Il n’y en aura plus aucun comme lui.
- Non ! Attend. C’est encore bien trop tôt pour désespérer. L’un des gardiens pourrait peut-être en refaire pousser un à partir d’un simple rameau.
- Faudrait-il encore qu’il en reste.
Laisse-t-elle s’échapper alors que Dona s’efforce de la réconforter mais en même temps, elle voudrait tant savoir.
- Je suis certaine qu’il doit en rester. Dès que possible on retournera voir. Au fait. Tu as fait quoi pour te retrouver ainsi ?
- Je te l’ai dit, je ne contrôle pas encore ma force. Et puis, je ne pensais pas non plus qu’ils étaient devenus aussi fragiles.
- Et ça ?
Elle vient de remarquer deux étranges bracelets sur ses bras rougis. Et elle en porte d’autres sur les chevilles ainsi que sur le front.
- L’un des mes meilleurs moyens de survie. Mais comme tu as pu le voir, j’ai raté mes premiers essais.
- Je vois. Mais pourquoi as-tu tant besoin de puiser dans le corps des…
- J’ai perdu la faculté de me nourrir uniquement d’eau et de soleil comme toi ou Elba, en même temps que mon tronc et tout le reste.
- Je suis certaine que l’un des gardiens pourra inverser le processus. Tout ce qu’il nous reste à faire est d’en trouver un !
- S’il veut bien nous aider, Dona. Soupire Ama avant de continuer. Et puis nous ne nous entendons pas si bien que ça avec eux !
- Ça, tu ne peux pas le dire avant d’en avoir rencontré un.
- Tu as une idée du lieu où il pourrait se trouver ?
- Non ! Mais j’ai un moyen d’y arriver et puis, nous devons aussi nous occuper de l’autre. Celle qui nous a percuté avec cette espèce de char sans chevaux.
- Elle et Elba sont encore dans les parages. Plantago aussi d’ailleurs.
- Plantago ? Ce gamin ?
Sursaute Dona.
- Oui !
- Attend un peu. Pour l’instant, nous sommes quatre à être sortis de l’enceinte de la Serre.
- En plus de l’un des gardiens. Ne l’oublie pas, Dona !
- Il n’y est jamais vraiment entré. Tu veux dire….
La rancœur de la brunette est plus que visible. Elle jalouse tant la liberté de ce légendaire. Presque autant qu’elle hait ces hommes qui les ont traqués de nombreux siècles auparavant. Mais maintenant, qui sait s’ils peuvent encore les menacer aussi facilement qu’avant. Rien que le carnage qu’Ama a laissé derrière elle lui ferait bien croire que le temps a joué en leur faveur.
- En tout cas, sa porte nous serait bien utile même endommagée.
- Car tu crois qu’il va te laisser le vider de toutes ses forces sans rien dire. De toute façon, nous devons d’abord le retrouver, Dona. Il est au dehors depuis bien plus longtemps que nous et ne doit certainement pas se promener seul. En plus, rien ne doit le différencier des hommes.
- Peut-être mais j’ai, moi aussi, quelques arguments en réserve.
- Tu penses y arriver comme ça ?
Un étrange sourire vient étirer les lèvres carmine de Dona.
- Pourquoi ? Tu en doutes, Ama ?
- Non ! Mais, on devrait peut-être d’abord s’occuper de ce qui se trouve là-bas.
Sur cette dernière parole, Ama tire sa compagne derrière un ensemble d’arbustes. Dona allait protester mais sa complice l’en empêche.
- Chut… Tu n’as donc rien entendu. D’autres humains approchent.
Les deux “femmes” restent un instant dans l’ombre alors qu’une bande de jeunes envahit le parc. Ama les détaillent. Elle souffle à son amie.
- Aucune chance qu’il soit parmi eux.
- Attend ! Tu ne vas quand même pas retenter un essai maintenant ?
Lui demande Dona alors que la blonde se dirige vers un groupe à l’allure chancelante.
- Je pense avoir trouvé le bon moyen maintenant. Lui répond-elle. Surveille les lieux, s’il te plaît. Je ne tiens plus à être dérangée.
- Ok ! A charge de revanche !
- Pas de problèmes ! Et puis, moi aussi, je veux savoir.
Dona s’efface en un fluide mouvement de lin noir. Elle regarde son amie avancer avec grâce vers la petite troupe. Quelque chose l’intrigue soudain. Les vêtements de la blonde Ama. Le sang qui les souillait s’est volatilisé sans qu’elle ne s’en aperçoive. Comme absorbé. Songe-t-elle. Et cette odeur. Elle lui fait un drôle d’effet. Une drogue ? On dirait bien que c’est ça. Elle serait donc capable de…
Ama… je crois que cette fois, j’ai compris mais ceux-là ressemblent davantage à des épaves qu’à autre chose. Tu ne pourras pas t’en contenter bien longtemps… Juge-t-elle mépris. La sombre jeune “femme” ne peut s’empêcher de haïr ces êtres qui l’ont contrainte à se terrer des siècles durant. Et puis, elle n’est pas humaine, pas plus qu’Ama. Et parlant des humains, les voilà qui réagissent enfin.
Soudain leur nombre l’inquiète et elle décide de rattraper sa complice qu’elle rejoint en quelques foulées.
- Attend, ce n’est peut-être pas très prudent que tu y ailles seule. Ils peuvent être très dangereux. Et n’essaie pas de me tromper. Tes cicatrices sont parfaitement visibles pour moi.
Entendant cela, Ama l’écarte. Elle sourit en lisant une sincère inquiétude poindre dans les longs yeux de Dona. Ses pupilles qui normalement sont si sombres, grandes et insondables. Bien trop pour être normales.
- Laisse-moi faire. Je te dis que ça va maintenant.
- Soit. Mais tu ne m’empêcheras pas d’intervenir si cela devient trop bruyant. On ne va quand même pas passer notre temps à semer des cadavres…
- C’était une erreur de débutante. Cela n’arrivera plus.
Pas tout à fait convaincue, Dona s’installe sur l’un des bancs alors que sa compagne s'approche du groupe. Ils s’éloignent à son arrivée et elle les regarde partir un à un, ne faisant rien pour les retenir jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un. Et pour cause, il est incapable de se lever. Ama s’agenouille alors en face de lui. Dona ne peut l’entendre mais son discours semble plaire au jeune homme. Il paraît même subjugué. Son bras est marqué mais cela ne dérange guère la bonde Ama qui se penche vers lui. Elle lui chuchote longuement à l’oreille avant de lui saisir le bras. Sa main glisse le long de la peau blême avant d’arriver au poignet. Elle le caresse avec douceur avant de finalement changer d’avis. Elle se recule un peu. Surpris, le garçon ouvre les yeux. Quelques instants de réflexion plus tard, sa main se pose, cette fois, sur la cheville de sa proie et l’enserre de sa paume devenue brûlante. Placée comme elle est, Dona ne peut rien voir de ce qui se déroule dans la noirceur du parc mais visiblement, ça se passe mieux que dans la ruelle. Car lorsque la femme se relève, sa victime est toujours en vie. Puis, elle s’éloigne en souriant faiblement.
- Et alors ? Tout s’est passé comme tu le voulais, Ama ?
- Oui !
Lui répond-elle avec un sourire triomphant avant de poursuivre.
- C’est très simple. Il me nourrira indirectement grâce au bracelet un peu spécial que je lui ai remis. Tu vois, il me reste encore suffisamment de pouvoir pour établir ce genre d’échange. Et il y en aura d’autres. Bien d’autres...
Dona la regarde dubitative, elle se demande si elle a bien compris ce dont veut parler sa compagne. Et surtout depuis quand les leurs sont capables de créer ce genre de liens avec ces primates brutaux.
- Ça ne va pas ?
Lui demande Ama inquiète de la voir soudain si lointaine.
- Hein ?
- Tu sembles bien loin ?
- Je réfléchissais, c’est bien la première fois que l’un des nôtres entre en contact avec eux pour autre chose que se battre. Et il a vraiment accepté ?
- Ben oui ! Je ne lui demande rien en échange de quelques illusions. Juste de quoi me nourrir.
- Très impressionnant, Ama. Tu as réussi à changer de support et moi qui te croyais uniquement tournée vers les sorts liés au sol et aux plantes.
- C’est toujours le cas. Mais l’arbre dans lequel je m’étais fondue, en quittant le sol, a été détruit pour toujours. Par chance, il n’était pas seul.
- Là, je ne suis plus.
- Tu comprendras.
- Soit ! Mais pour en revenir à cet humain ! Comment espères-tu qu’il te nourrisse dans un tel état ? Regarde-le, s’il n’arrête pas de s’empoisonner avec ces substances, il ne vivra plus dans quelques mois !
- Fais-moi confiance. En plus, cela ne pourra pas lui faire de mal. J’ai fait un marché avec lui. Je lui offrirai ce qu’il désire mais, en contrepartie, il devra prendre soin de son corps et recommencer à se nourrir correctement.
- Attend. Tu comptes puiser directement de quoi te nourrir dans…
- Oui ! Nous sommes liés maintenant. S’il ne respecte pas notre pacte, mon cadeau dépérira et notre lien sera rompu.
Dona a beaucoup de mal à croire qu’une telle chose puisse être possible. Et Ama ne semble pas vraiment disposer à lui livrer tous ses secrets.
- Mais depuis quand faisons-nous ce genre de chose ? Enfin, ceux associés au sol et aux arbres… Car c’est ce que tu es, non ? Ou bien, j’ai quelques problèmes de mémoire ?
- Non ! Tu as parfaitement raison. En fait, ce sont les filaments qui m’ont inspirée. Il y avait tant autant de nous.
- Je vois, au fond, tu n’as rien perdu de tes facultés. Elles se sont simplement modifiées lors de ta sortie. Tu es devenue aussi proche des champignons que tu l’étais des plantes.
- Si tu veux mais je garde malgré tout quelques dons de ma nature première.
Lui répond-elle avec une pointe de tristesse dans la voix.
- C’était donc ça, tu as pu fuir l’arbre mort grâce aux champignons qui poussaient autour de tes racines.
- Oui ! C’est aussi ainsi que j’ai acquis certaines de leurs facultés. Viens, ça ne sert plus à rien de rester ici.
Les deux “femmes” s’éloignent laissant le jeune homme seul. Il ne bouge pas. Même plus un geste pour Ama alors qu’elle lui adresse un léger signe d’adieu.
La pluie recommence à retomber et elles se mettent à courir droit devant elles ! Leurs voix sont très douces, presque innocentes. Ce qui ne manque pas d’attirer l’attention. Surtout dans le genre de lieu où elles finissent par atterrir. Le coin le plus mal famé de la ville. Il faut dire que deux jeunes femmes, d’apparences aussi fragiles, et s’amusant seules, en pleine nuit, ça a de quoi surprendre. D’ailleurs certaines personnes, visiblement très mal intentionnées, s’approchent d’elles à pas de loups. Percevant leur présence, Ama s’exclame.
- Encore ?
- Cette fois, c’est mon tour.
Glisse dans un souffle Dona.
- D’accord mais je reste à côté de toi.
- Et pourquoi ça ?
- Si l’un d’eux t’attaque, je peux toujours m’en occuper.
- Comme des autres ?
- Tu n’as donc rien vu de ce qu’il s’est passé ? Pourtant, tu étais toute proche…
- Non ! Pas eu le temps avec cette stupide femelle qui s’est mise à hurler comme une folle ! Faut dire aussi que tu n’es pas très discrète.
- Ben ! Pour faire court, je leur ai simplement explosé les artères sans le vouloir. Ils étaient vraiment trop fragiles malgré leur tête de brutes.
- Les artères. Tu leur as déchiré les artères ? Pas étonnant qu’il y a avait du sang partout. Attend ! Attend un peu ! Si je comprends bien, tu incères tes bracelets directement dans la chair ?
Elles sont à présent complètement encerclées. Ce qui ne semble même pas les inquiéter.
- Ben oui ! En fait, c’est une variante de l’un de mes anciens pouvoirs. Et ce sont tous ces filaments qui m’ont inspirées…
Comme Dona la regarde toujours avec des yeux ronds alors que le cercle se referme sur elles, Ama continue.
- Oui ! Les filaments autour des racines. A force d’être en communion avec l’arbre et le sol, j’ai fini par comprendre ce qu’il se passait entre les arbres et les filaments des champignons.
Elles finissent quand même par s’interrompre l’un des hommes leur faisant face.
- Bien, occupons nous déjà de ceux-là…
A ces mots, les pupilles de Dona semblent encore s’agrandir, plongeant directement dans les yeux de son agresseur alors que la pluie gagne en intensité. Ama de son côté sent ses forces revenir. L’eau les renforce, encore et encore.
**********************
L’aube pointe, le sang a de nouveau coulé en abondance mais, cette fois, il n’y a pas de nouvelle victime, enfin pas de nouveau décès. Seul sur des trottoirs encore luisants d’humidité, avance Plantago. Il a couru toute la nuit, espérant retrouver les responsables de ces carnages. Des êtres de sa génération mais maintenant qu’il les a repérées, il hésite.
- Dis-moi, Ama ? Tu l’as senti ?
- Oui ! Il est là, tout proche, notre petit plantain.
Elles viennent de le repérer à leur tout. Plantago recule lentement mais face à deux “femmes” comme elles, il n’a pratiquement aucune chance. D’ailleurs, la brune lui barre déjà le chemin.
- Cela fait combien de siècles, Plantago, combien depuis qu’ensemble, nous avions rejoint la Serre.
- Dona, la belladone.
- Si tu veux.
Ses yeux plongent droit dans les siens. Il détourne le regard avant de reculer, méfiant. Il n’ignore pas à quel point elle peut être redoutable avec ce genre d’armes. Par chance, les deux complices se sont séparées. Mais ce n’est qu’un répit sachant qu’Ama peut surgir d’une seconde à l’autre. Inquiet, il guette l’arrivée de la blonde, délaissant la brune qui l’attrape aussitôt.
- Que ?
- Dis-moi ? Tu traînes encore près de l’un des gardiens n’est-ce pas ?
- Oui ! Mais.
- Laisse-le.
Une forme plus grande se glisse soudain entre eux. Une autre “femme” plus robuste que la délicate Dona. Plantago, après une brève hésitation, lève des yeux surpris puis soulagés vers la nouvelle venue étroitement enveloppée de vert sombre.
- Elba ? Tu as enfin réussi à…
- Oui ! Depuis que l’if a repris ses forces, il en est de même pour moi.
- Quoi ?
- Va-t-en, Dona.
- Que ?
Les écorces se font soudain plus dures autour du corps déjà puissant d’Elba. Dona a beau disposé de charmes redoutables, face à Elba, elle risque fort de laisser quelques plumes dans la bagarre. Aussi, elle préfère filer surtout que d’autres mouvements se font entendre.
- Viens, Plantago. Inutile de rester ici plus longtemps.
- Mais ?
- Ama n’est pas loin, elle risque de nous tomber dessus elle aussi.
- D’accord mais où allons-nous ?
- Voir celle qui nous a percuté.
A suivre...



Derniers Commentaires