Loin, très loin de là, bien à l’abri dans les profondeurs de la mer de roches, attend le vampire Phébus. Face à lui se tient une plante aux feuilles d’écarlate. Une bien fragile petite plante égarée sur le rude et cruel tapis de pierre. Cela fait déjà de longs moments qu’il la contemple, allongé à même le sol. Machinalement, ses doigts effleurent avec délicatesse les limbes de pourpre tandis qu’il ne peut davantage retenir ses soupirs de lassitude.
Décidément, ce que le temps lui semble long sur cette terre elfique, à croire qu’il s’étire à l’infini, comme engourdi dans la chaleur de cette immensité minérale. Et il soupire encore, berçant de son souffle frais sa bien étrange compagne. Ses feuilles sont si rougeoyantes, de vrais rubis de soie. Comme son sang qui ce matin encore s’écoulait de ses plaies. Enfin ! Ça s’est quand même arrêté ! Fichu archer ! Fichu elfe ! Fichus Fondateurs ! Puissiez-vous tous regretter un jour votre folie ! Oui, attendez que le temps fasse son œuvre et que plus aucun ancien ne pourra vous venir en aide… Et alors que ferez-vous ? Enfin, cela n’est plus son problème maintenant qu’il est parti sans espoir de retour. Et à cette horrible réalité qui revient sans cesse le hanter, il ne peut s’empêcher de hurler sa rage, la jetant avec force et fracas aux quatre vents, faisant retentir l’ampleur de son courroux jusqu’aux entrailles de la terre.
Et son cri funèbre est d’ailleurs si fort qu’il se propage des kilomètres à la ronde, faisant trembler jusqu’aux entrailles de la terre.
Soudain, il se redresse, les sens en alerte. Un danger ? Bayard ? L’appel de Bayard ! Il serait donc toujours dans les parages ? Pourtant, le cheval-fée lui avait bien dit qu’il partirait dès qu’il l’aurait déposé. Mais alors ? Il faut que je sache.
Aussitôt, il se rue vers la surface alors qu’il ne sait rien pour le soleil. Bah, de toute façon, il n’a nul besoin de sortir pour se rendre compte de la présence de Bayard. Le cheval-fée est là et bien là, quelque part dans les environs immédiats. Ses sabots martèlent le sol, ouvrant de ci, de là de mini crevasses, pas grand-chose à voir avec la véritable tranchée qu’il lui a offerte mais déjà bien impressionnantes pour de simple coups de sabots. C’en est même effrayant. Alors qu’en apparence, il ne ressemble qu’à une sorte de splendide cheval. Mais il n’est pas que ça. Ça, j’ai eu le temps de bien m’en apercevoir. Puis ses yeux retombent à nouveau sur la plantule, le vampire la regarde, perplexe, est-ce un effet de son imagination, ou pousse-t-elle à vue d’œil ?
- C’est étrange, je sais bien que certains végétaux poussent très vite… mais là, ça dépasse tout ce que j’ai pu voir en plus de mille années de non-vie.
Et le chasseur du crépuscule ne peut toujours en détacher son regard. Décidément, cette plante a bien des attraits. Oui, elle fascine littéralement le blond vampire. Car si on analyse froidement la situation, le chasseur Phébus est seul, loin de son univers d’humains et de vampires, égaré dans un monde dont il ignore tout sauf qu’il lui est désormais hostile. Et le voilà tranquillement allongé, en train de discourir avec une plante à l’écorce d’émeraude et d’argent tout en étant couronnée de feuilles de sang.
- Qu’es-tu ?
Il se sent vraiment stupide à s’adresser ainsi à la jolie petite plante qui se balance au rythme de son souffle froid. Mais en même temps, cela lui fait un bien fou. Même si avant sa vie était solitaire, il pouvait encore passer pour un homme normal et se mêler incognito à la foule urbaine. Mais à présent que fera-t-il lorsque le soleil se couchera ? Existent-il seulement des humains là où il a atterri ?
- Non, là n’est pas vraiment la question. Le plus important est de savoir que d’autres ont expérimenté ce passage avant moi et en sont même revenus. Et puis, le soleil finira bien par se coucher…
Ses yeux plus que perçants glissent sur les bords frangés et dentés. Leur couleur rouge le fascine. Elle lui rappelle tellement celle du sang. Ce précieux liquide qui le fait vibrer plus que tout. Quoique depuis cette nuit fatidique, il n’a plus aucune sensation de faim. A croire que cet elfe l’a repu pour des nuits et des nuits.
Un sourire joue soudain sur ses lèvres sensuelles. Cet archer l’a bien nourri mais il a aussi bu de son sang. Une moue ironique se dessine ensuite sur ses traits soudain durcis. Phébus jette un œil à son bras. Les dents de l’elfe ne sont presque plus visibles, à peine les traces de quelques grains sur sa peau d’ivoire. Ce cher Rivalen doit sans doute déjà en ressentir les premiers effets. Un peu de sang vampirique pour un elfe…Qui sait ce que cela va donner…
Et c’est finalement une lueur de pure cruauté qui illumine ses pupilles sur cette dernière pensée, avant qu’il ne se remette à parler à voix haute.
- Voyons que disaient encore tous ces livres sur les elfes et leurs légendes ?
Et tâchant de rassembler ses souvenirs, après tout il a le temps, vu que les pas de Bayard ont fini par s’éteindre, il finit par se masser le front. Cet air sec devient vraiment insupportable alors que le soleil frappe toujours aussi impitoyablement le manteau de pierre. S’il n’y avait sa volonté et son désir de refaire surface, il y a déjà bien longtemps qu’il aurait filé se réfugier au plus profond de la terre. C’est sans doute pour cela que tu as fendu la roche, Bayard. Pour que je fuie à jamais dans la terre. Me faire miroiter un semblant de sécurité ! Bien essayé, Bayard ! Mais je refuse ! Comme je l’ai refusé aux Fondateurs. Même s’ils m’ont tout pris, il me reste encore deux choses. Deux choses primordiales, mon bel étalon fée. … Ma non-vie et ma liberté…
- Et encore la possibilité de tout tenter... Oui, Il n’y a peut-être pas d’êtres humains dans ce monde. Mais il est aussi loin d’être un simple désert de roches. Je les sens d’ici toutes ces vies, oui, tous ces autres êtres plus fascinants les uns que les autres. Ce cher Rivalen et les siens n’étaient guère qu’un simple échantillon. Mais autre chose m’est apparue à la lueur de la pleine lune. Ils craignaient bien une attaque. Mais pas la nôtre.
Ses yeux se mettent à flamboyer avec encore plus de dureté. Le côté cruel de Phébus. Celui du prédateur prêt à frapper.
- Et toi ? Etait-tu déjà là la veille ? Je ne le pense pourtant pas. Non ! Plus je te vois et plus je me dis que tu as germé directement dans mon sang.
Soudain, quelques rais orangés frappent la mer aride et aussitôt, les feuilles se dressent en éventail. Une écorce d’argent... Une belle écorce d’argent et d’émeraude qu’il a déjà vu quelque part.
- Ça y est, j’ai compris ! Tu es comme eux… Oui, comme eux mais aussi comme moi…
Une vague d’espoir le traverse alors qu’il a enfin compris la nature de cette chose. Et ce qu’elle pourrait lui apporter. Et ensuite, quelques mots lui échappent, des mots épars, jetés ça et là.
- Larme de sang…. La lune sanglante, jours de tempête… Séléné… Sélène, ma déesse, la lune Sereine
Ces noms voyagent dans sa tête. Le vampire est songeur. Cette petite plante qui semble avoir jailli de nulle part comme le Voile Ecarlate de Sélène…
Un nom à nul autre pareil. A l’énoncé duquel la plante frémit. Et le vampire sourit à cette vision. Elle l’émeut presque, cette plante étonnement sensible.
- Sélénya… Oui, dès maintenant, nos chemins ne se quitteront plus.
Ainsi, baissant la main, le chasseur du crépuscule caresse la plantule d’une main tandis que de l’autre, il rogne la roche du bout de ses puissantes griffes acérées. Et ce n’est qu’en ce genre d’instant qu’on peut se rendre compte de l’incroyable force du vampire car quelques coups de griffes suffisent amplement pour dégager avec douceur les fines radicelles.
Phébus sourit en recueillant la douce vie dans sa paume. Il va même jusqu’à lui offrir quelques perles de son sang.
- Oui ! Toi, tu es comme l’arbre hôtel des elfes… mais moi, je ne t’enchaînerai jamais... Nous voyagerons ensemble, mon joli cœur de Sélénya.
Quelques instants s’écoulent encore alors qu’il se met à sourire. Sourire qui s’élargit lorsque l’ombre devient gigantesque, le plongeant avec son nouveau trésor dans une ombre quasi totale. Un appel plus qu’irrésistible pour un puissant vampire, l’approche d’une nouvelle nuit de feu et de sang.
Et aussitôt, Phébus file vers la surface qu’il rejoint en de puissants bonds félins, les feuilles vermeilles dépassant de l’une de ses poches. Cette jolie petite Sélène ne devrait pas me poser de problème. Mieux, je lui offrirai une nouvelle terre, à même la roche. Elle est comme moi, tant qu’elle aura de l’air, du soleil et de mon sang, elle pourra croître, libre et sans entrave.
Un choc, le sol dur de la surface. Il le brûlerait presque malgré l’obscurité ambiante. Surpris, Phébus hésite un instant avant de continuer. Non ! Cette nuit, cette ombre ne sont pas normales songe-t-il avant de songer à refaire un pas vers l’arrière. Malheureusement à peine a-t-il esquissé ce geste de recul qu’une sorte d’énorme projectile fonce droit sur lui et il ne doit sa survie qu’à ses réflexes plus qu’aiguisés. L’ombre est toujours là mais elle n’est pas normale. Phébus sent quelque chose planer dans l’air, une odeur très puissante, celle d’un prédateur.
- Tu n’as rien. Reste-là, Sélénya. Qu’est-ce que c’est encore que ça... ?
Le vampire ferme un instant les yeux, se concentrant sur l’immense forme qu’il sait se dresser à quelques pas de lui. Il ne peut le voir mais sait comment le ressentir. Le sang qui coule dans ses veines. Son cœur qui bat violemment dans un gigantesque corps brûlant. Et bien... je peux comprendre l’émoi des elfes si c’est à ça qu’ils sont habitués. Mais quand même me confondre avec ça… Il ouvre alors les yeux, réalisant que cette ombre est avant tout une sorte de défense. Celle de cet être qu’il ne peut encore contempler malgré son gigantisme. Car il est vraiment énorme. Enorme et puissant comme le prouve la trace laissée par son poing sur le sol.
Phébus respire à fond, calmant l’excitation guerrière qu’il sent croître soudain en lui. Une lueur plus qu’intéressée s’allume même dans ses sombres pupilles. Cet être... Cet être, quel qu’il soit, est capable de créer sa propre barrière d’ombre. Et le sang de Rivalen qui circule encore en moi. Il est si fort cet elfe. S’il parvient à dompter ce sang sauvage qui le tourmente autant qu’il le dope… Il pourrait. Oui, il pourrait recréer un autre monde de vampires. Même si devient encore plus différente de ce qu’il était au départ.
Mais pour l’instant, il lui faut avant tout défendre sa peau car tout vampire qu’il soit, il ne peut encore rien contre le soleil qu’il sait maintenant être toujours en train de briller avec ardeur au-dessus de sa tête blonde. Et ramenant sa précieuse cape sur lui, il se prépare au combat, ses muscles se durcissant, prêts à se détendre…
- Bien ! Quoi que tu sois, je vais t’apprendre à me réveiller trop tôt… !
A suivre...



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