Le chasseur du crépuscule

Samedi 3 octobre 2009


Loin, très loin de là, bien à l’abri dans les profondeurs de la mer de roches, attend le vampire Phébus. Face à lui se tient une plante aux feuilles d’écarlate. Une bien fragile petite plante égarée sur le rude et cruel tapis de pierre. Cela fait déjà de longs moments qu’il la contemple, allongé à même le sol. Machinalement, ses doigts effleurent avec délicatesse les limbes de pourpre tandis qu’il ne peut davantage retenir ses soupirs de lassitude.

 

Décidément, ce que le temps lui semble long sur cette terre elfique, à croire qu’il s’étire à l’infini, comme engourdi dans la chaleur de cette immensité minérale. Et il soupire encore, berçant de son souffle frais sa bien étrange compagne. Ses feuilles sont si rougeoyantes, de vrais rubis de soie. Comme son sang qui ce matin encore s’écoulait de ses plaies. Enfin ! Ça s’est quand même arrêté ! Fichu archer ! Fichu elfe ! Fichus Fondateurs ! Puissiez-vous tous regretter un jour votre folie ! Oui, attendez que le temps fasse son œuvre et que plus aucun ancien ne pourra vous venir en aide… Et alors que ferez-vous ? Enfin, cela n’est plus son problème maintenant qu’il est parti sans espoir de retour. Et à cette horrible réalité qui revient sans cesse le hanter, il ne peut s’empêcher de hurler sa rage, la jetant avec force et fracas aux quatre vents, faisant retentir l’ampleur de son courroux jusqu’aux entrailles de la terre.

 

Et son cri funèbre est d’ailleurs si fort qu’il se propage des kilomètres à la ronde, faisant trembler jusqu’aux entrailles de la terre.

 

Soudain, il se redresse, les sens en alerte. Un danger ? Bayard ? L’appel de Bayard ! Il serait donc toujours dans les parages ? Pourtant, le cheval-fée lui avait bien dit qu’il partirait dès qu’il l’aurait déposé. Mais alors ? Il faut que je sache.

 

Aussitôt, il se rue vers la surface alors qu’il ne sait rien pour le soleil. Bah, de toute façon, il n’a nul besoin de sortir pour se rendre compte de la présence de Bayard. Le cheval-fée est là et bien là, quelque part dans les environs immédiats. Ses sabots martèlent le sol, ouvrant de ci, de là de mini crevasses, pas grand-chose à voir avec la véritable tranchée qu’il lui a offerte mais déjà bien impressionnantes pour de simple coups de sabots. C’en est même effrayant. Alors qu’en apparence, il ne ressemble qu’à une sorte de splendide cheval.  Mais il n’est pas que ça. Ça, j’ai eu le temps de bien m’en apercevoir. Puis ses yeux retombent à nouveau sur la plantule, le vampire la regarde, perplexe, est-ce un effet de son imagination, ou pousse-t-elle à vue d’œil ?

 

- C’est étrange, je sais bien que certains végétaux poussent très vite… mais là, ça dépasse tout ce que j’ai pu voir en plus de mille années de non-vie.

 

Et le chasseur du crépuscule ne peut toujours en détacher son regard. Décidément, cette plante a bien des attraits. Oui, elle fascine littéralement le blond vampire. Car si on analyse froidement la situation, le chasseur Phébus est seul, loin de son univers d’humains et de vampires, égaré dans un monde dont il ignore tout sauf qu’il lui est désormais hostile. Et le voilà tranquillement allongé, en train de discourir avec une plante à l’écorce d’émeraude et d’argent tout en étant couronnée de feuilles de sang.

 

- Qu’es-tu ?

 

Il se sent vraiment stupide à s’adresser ainsi à la jolie petite plante qui se balance au rythme de son souffle froid. Mais en même temps, cela lui fait un bien fou. Même si avant sa vie était solitaire, il pouvait encore passer pour un homme normal et se mêler incognito à la foule urbaine. Mais à présent que fera-t-il lorsque le soleil se couchera ? Existent-il seulement des humains là où il a atterri ?

 

- Non, là n’est pas vraiment la question. Le plus important est de savoir que d’autres ont expérimenté ce passage avant moi et en sont même revenus. Et puis, le soleil finira bien par se coucher…

 

Ses yeux plus que perçants glissent sur les bords frangés et dentés. Leur couleur rouge le fascine. Elle lui rappelle tellement celle du sang. Ce précieux liquide qui le fait vibrer plus que tout. Quoique depuis cette nuit fatidique, il n’a plus aucune sensation de faim. A croire que cet elfe l’a repu pour des nuits et des nuits.

 

Un sourire joue soudain sur ses lèvres sensuelles. Cet archer l’a bien nourri mais il a aussi bu  de son sang. Une moue ironique se dessine ensuite sur ses traits soudain durcis. Phébus jette un œil à son bras. Les dents de l’elfe ne sont presque plus visibles, à peine les traces de quelques grains sur sa peau d’ivoire. Ce cher Rivalen doit sans doute déjà en ressentir les premiers effets. Un peu de sang vampirique pour un elfe…Qui sait ce que cela va donner…

 

Et c’est finalement une lueur de pure cruauté qui illumine ses pupilles sur cette dernière pensée, avant qu’il ne se remette à parler à voix haute.

 

- Voyons que disaient encore tous ces livres sur les elfes et leurs légendes ?

 

Et tâchant de rassembler ses souvenirs, après tout il a le temps, vu que les pas de Bayard ont fini par s’éteindre, il finit par se masser le front. Cet air sec devient vraiment insupportable alors que le soleil frappe toujours aussi impitoyablement le manteau de pierre. S’il n’y avait sa volonté et son désir de refaire surface, il y a déjà bien longtemps qu’il aurait filé se réfugier au plus profond de la terre. C’est sans doute pour cela que tu as fendu la roche, Bayard. Pour que je fuie à jamais dans la terre. Me faire miroiter un semblant de sécurité ! Bien essayé, Bayard ! Mais je refuse ! Comme je l’ai refusé aux Fondateurs. Même s’ils m’ont tout pris, il me reste encore deux choses. Deux choses primordiales, mon bel étalon fée. … Ma non-vie et ma liberté…

 

- Et encore la possibilité de tout tenter... Oui, Il n’y a peut-être pas d’êtres humains dans ce monde. Mais il est aussi loin d’être un simple désert de roches. Je les sens d’ici toutes ces vies, oui, tous ces autres êtres plus fascinants les uns que les autres. Ce cher Rivalen et les siens n’étaient guère qu’un simple échantillon. Mais autre chose m’est apparue à la lueur de la pleine lune. Ils craignaient bien une attaque. Mais pas la nôtre.

 

Ses yeux se mettent à flamboyer avec encore plus de dureté. Le côté cruel de Phébus. Celui du prédateur prêt à frapper.

 

- Et toi ? Etait-tu déjà là la veille ? Je ne le pense pourtant pas. Non ! Plus je te vois et plus je me dis que tu as germé directement dans mon sang.

 

Soudain, quelques rais orangés frappent la mer aride et aussitôt, les feuilles se dressent en éventail. Une écorce d’argent... Une belle écorce d’argent et d’émeraude qu’il a déjà vu quelque part.

 

- Ça y est, j’ai compris !  Tu es comme eux… Oui, comme eux mais aussi comme moi…

 

Une vague d’espoir le traverse alors qu’il a enfin compris la nature de cette chose. Et ce qu’elle pourrait lui apporter. Et ensuite, quelques mots lui échappent, des mots épars, jetés ça et là.

 

- Larme de sang…. La lune sanglante, jours de tempête… Séléné… Sélène, ma déesse, la lune Sereine

 

Ces noms voyagent dans sa tête. Le vampire est songeur. Cette petite plante qui semble avoir jailli de nulle part comme le Voile Ecarlate de Sélène…

 

Un nom à nul autre pareil. A l’énoncé duquel la plante frémit. Et le vampire sourit à cette vision. Elle l’émeut presque, cette plante étonnement sensible.

 

- Sélénya… Oui, dès maintenant, nos chemins ne se quitteront plus.

 

Ainsi, baissant la main, le chasseur du crépuscule caresse la plantule d’une main tandis que de l’autre, il rogne la roche du bout de ses puissantes griffes acérées. Et ce n’est qu’en ce genre d’instant qu’on peut se rendre compte de l’incroyable force du vampire car quelques coups de griffes suffisent amplement pour dégager avec douceur les fines radicelles.

 

Phébus sourit en recueillant la douce vie dans sa paume. Il va même jusqu’à lui offrir quelques perles de son sang.

 

- Oui ! Toi, tu es comme l’arbre hôtel des elfes… mais moi, je ne t’enchaînerai jamais... Nous voyagerons ensemble, mon joli cœur de Sélénya.

 

Quelques instants s’écoulent encore alors qu’il se met à sourire. Sourire qui s’élargit lorsque l’ombre devient gigantesque, le plongeant avec son nouveau trésor dans une ombre quasi totale. Un appel plus qu’irrésistible pour un puissant vampire, l’approche d’une nouvelle nuit de feu et de sang.

 

Et aussitôt, Phébus file vers la surface qu’il rejoint en de puissants bonds félins, les feuilles vermeilles dépassant de l’une de ses poches. Cette jolie petite Sélène ne devrait pas me poser de problème. Mieux, je lui offrirai une nouvelle terre, à même la roche. Elle est comme moi, tant qu’elle aura de l’air, du soleil et de mon sang, elle pourra croître, libre et sans entrave.

 

Un choc, le sol dur de la surface. Il le brûlerait presque malgré l’obscurité ambiante. Surpris, Phébus hésite un instant avant de continuer. Non ! Cette nuit, cette ombre ne sont pas normales songe-t-il avant de songer à refaire un pas vers l’arrière. Malheureusement à peine a-t-il esquissé ce geste de recul qu’une sorte d’énorme projectile fonce droit sur lui et il ne doit sa survie qu’à ses réflexes plus qu’aiguisés. L’ombre est toujours là mais elle n’est pas normale. Phébus sent quelque chose planer dans l’air, une odeur très puissante, celle d’un prédateur.   

 

- Tu n’as rien. Reste-là, Sélénya. Qu’est-ce que c’est encore que ça... ?

 

Le vampire ferme un instant les yeux, se concentrant sur l’immense forme qu’il sait se dresser à quelques pas de lui. Il ne peut le voir mais sait comment le ressentir. Le sang qui coule dans ses veines. Son cœur qui bat violemment dans un gigantesque corps brûlant. Et bien... je peux comprendre l’émoi des elfes si c’est à ça qu’ils sont habitués. Mais quand même me confondre avec ça… Il ouvre alors les yeux, réalisant que cette ombre est avant tout une sorte de défense. Celle de cet être qu’il ne peut encore contempler malgré son gigantisme. Car il est vraiment énorme. Enorme et puissant comme le prouve la trace laissée par son poing sur le sol.

 

Phébus respire à fond, calmant l’excitation guerrière qu’il sent croître soudain en lui. Une lueur plus qu’intéressée s’allume même dans ses sombres pupilles. Cet être... Cet être, quel qu’il soit, est capable de créer sa propre barrière d’ombre. Et le sang de Rivalen qui circule encore en moi. Il est si fort cet elfe. S’il parvient à dompter ce sang sauvage qui le tourmente autant qu’il le dope… Il pourrait. Oui, il pourrait recréer un autre monde de vampires. Même si devient encore plus différente de ce qu’il était au départ.

 

Mais pour l’instant, il lui faut avant tout défendre sa peau car tout vampire qu’il soit, il ne peut encore rien contre le soleil qu’il sait maintenant être toujours en train de briller avec ardeur au-dessus de sa tête blonde. Et ramenant sa précieuse cape sur lui, il se prépare au combat, ses muscles se durcissant, prêts à se détendre…

 

- Bien ! Quoi que tu sois, je vais t’apprendre à me réveiller trop tôt… !

 
A suivre...

Par Liry
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Dimanche 20 septembre 2009

Voici la suite des aventures du vampire Phébus perdu en territoire elfiques...

Le Chasseur du Crépuscule – Au cœur de Sélénya

 

Le ciel se couvre en un long voile vaporeux, s’étirant avec grâce au dessus de la clairière. Puis, c’est le vent qui se lève avec sa douce fraîcheur. Ainsi en a-t-il toujours été dans cette partie de la forêt. Calme et fraîche. L’idéal pour se reposer sous les frondaisons des arbres hôtels. Mais c’est pourtant d’un geste agacé, geste qui lui ressemble si peu, que Rivalen repousse ses longues mèches en arrière. Il serait bien plus simple de les attacher mais depuis, son plus jeune âge, l’elfe archer a toujours préféré les laisser libre. Libre et sauvage comme lui.

 

Soudain, la lumière s’impose à nouveau, puissante et vive. Et l’elfe cligne des yeux en un vain geste protecteur. La lumière, ultime obstacle à ma vie chante-t-il alors de sa voix si chaude. Et il ne sait même pas d’où lui viennent ces quelques vers. A moins que ce ne soit l’autre qui les ai laissés s’échapper ? Le Chasseur du crépuscule… Rivalen le revoit se hisser en un seul geste sur l’échine si pâle de Bayard, le cheval-fée, puis se pencher pour murmurer à ses ouies. Et pourtant, ils étaient si éloignés l’un de l’autre à cet instant-là mais les sens de Rivalen sont si aiguisés qu’en dépit du vacarme assourdissant, il a pu tout saisir. Et ce fut aussi à ce moment-là que le vampire laissa s’échapper cette incroyable confidence Le soleil. Phébus, son nom est celui que son peuple donne au soleil, son plus terrifiant ennemi. Le seul capable de le mettre définitivement hors d’état de nuire. Et Bayard qui l’a entraîné. Loin d’eux. Loin des combats…

 

Bayard… Pourquoi ? Alors qu’il t’aurait été si simple de le clouer définitivement sur le sol. Toi qui possèdes le plus puissant coup de sabots de tous les chevaux elfiques.

 

Tout est encore si frais dans sa tête. Il n’a d’ailleurs qu’à incliner légèrement le visage de côté pour voir de ses longs yeux bleus, les nombreuses traces laissées par les fers du cheval-fée. Et s’il n’y avait que ça. Rajoute-t-il avec amertume. Tant de cicatrices marquent ces lieux. Vestiges du passage ensanglanté des vampires.

 

Vampires. Jamais, il n’avait croisé ce genre d’êtres auparavant. Alors que cela fait plus de mille ans qu’il parcourt les territoires elfiques du royaume des Sèves. Et bien davantage encore. Ses pas l’ayant parfois mené au-delà de la mer de roche. Et les dangers, il les connaît. Il en a déjà tant affrontés, de toute sorte allant de leurs plus féroces adversaires aux sourciers ténébreux ou autres subjugueurs envoûteurs. Et ces vampires n’entrent dans aucune des catégories connues. Qui sait ce qu’il pourrait arriver en cas de nouvel assaut ?

 

Et dans un accès de rage soudain, il broie l’une de ses flèches de ses propres mains. Attitude si éloignée de son calme habituel. Un soupir lui échappe alors qu’il sent une présence approcher, lentement, avant qu’elle ne se précise entre deux troncs. Il sourit en reconnaissant Mélya, son amie d’enfance, pratiquement une sœur. Il la contemple un instant sous le soleil, sa longue et fine silhouette soulignée à merveille d’une soyeuse tunique vert pâle. C’est étrange mais elle lui semble un peu différente, comme sublimée par la pluie de lumière. Un peu déstabilisé, Rivalen se laisse aller contre l’écorce tendre de l’un des troncs abattus. Bien à l’ombre. A l’abri de l’ombre si douce en regard de l’éclat trop brûlant du soleil. 

 

Il respire à fond, se sentant tout de suite beaucoup mieux. Le soleil… Mais depuis quand le soleil… me blesse-t-il de cette façon ? Alors qu’auparavant, il ne m’avait jamais fait souffrir. Et le temps qu’il se masse des paupières devenues bien douloureuses, Mélya l’a rejoint. Ce qu’elle lui semble pâle d’un seul coup, attirante… Si délicieuse. Et cela l’inquiète un peu. Il est assez fin pour se rendre compte qu’il change, sans que cela n’altère son physique irréprochable. Semblable et différent mais en quoi ? La voix de Mélya par contre, elle, n’a pas changé. Rayonnante, elle le salue avant de l’empêcher de se relever.

 

- Doucement, grand frère. Il faut que je soigne tes plaies.

 

Rivalen sourit en attendant ce terme affectueux avant de lui répondre.

 

- Tu ne devrais pas t’occuper de moi. D’autres ont certainement davantage besoin de tes talents de guérisseuse que moi.

 

Elle lui redresse alors la tête.

 

- Mais toi, tu as affronté seul l’un de ces monstres avant que ses semblables ne te tombent aussi dessus.

 

Et sous le poids de ses arguments, en fait il n’a jamais été fichu de résister à Mélya, Rivalen se laisse finalement examiner. A voir son expression ravie, ses plaies ont du cicatriser encore plus vite que prévu. A moins qu’il n’ait été moins grièvement blessé qu’il n’y paraissait.

 

- Dis-moi, Rivalen… glisse-t-elle d’une voix douce.

- Oui !

- Qu’étaient-ils vraiment venus faire ici ? Juste prendre de la force, des vies ?

 

L’archer ferme un instant les yeux pour réfléchir. Prendre des vies ? A vrai dire, il n’y croit pas vraiment. Comment dire, ces chasseurs, bien que plus faibles que Phébus, n’en étaient pas moins redoutables. Alors pourquoi auraient-ils abandonné des proies aussi vulnérables ? Et juste à portée de leurs crocs ? Aussi, rouvrant les yeux, il répond.

 

- Je dois t’avouer que je ne sais pas vraiment, Mélya.

- Tu crois qu’ils voulaient autre chose ?

- C’est plutôt celui qui s’est échappé avec Bayard qui les intéressaient. Mais je ne peux t’en dire plus

 

La jeune elfe, alors occupée à ranger ses pansements, suspend soudain son geste avant de l’interrompre.

 

- Tout c’est passé si vite ! Et tu es l’un des seuls à les avoir vraiment contemplés.

 

A ces mots, l’archer baisse la tête. Il aimerait mais ne peut lui faire part d’un autre fait qui ne cesse de le tourmenter. Le chasseur du crépuscule, celui qui s’est échappé ! Pourquoi me ressemble-t-il tellement ? Son visage est comme celui de ces mauvais rêves qui ne cessent de me hanter. Et sans cesse, je revois la lune. La lune qui nous révèle l’un à l’autre. Avant que tout ne s’enchaîne et que Bayard ne l’entraîne au loin. Soudain, il émerge, sentant le regard de son amie fixé sur lui. Elle le regarde avec tant d’intensité.

 

- Oui ! A part moi… Mais ces Fondateurs n’ont plus d’importance, Mélya. Plus maintenant, Ils se sont tous évanouis et ne reviendront plus. Ils ne veulent pas de notre monde. Ils me l’ont assez dit…

 

Il sourit en voyant les traits graciles se détendre. Cela lui fait tellement chaud au cœur. Aussi, hésite-t-il à enchaîner mais il ne peut se soustraire aux splendides yeux d’émeraude qui ne cessent de l’interroger, sans un mot. Et prenant une profonde inspiration, il reprend.

 

- Mais il en reste un, Mélya. Un seul qui en plus a réussi à s’échapper. A moins que…

- Que ?

 

Le doux timbre chantant de la jeune elfe s’est quelque peu terni aux dernières paroles de son ami.

 

- Les chevaux, Mélya.

 

Enchaîne-t-il soudain en se relevant, semblant brutalement changer de sujet. Pourtant, la réaction de Mélya prouve qu’elle a parfaitement compris où il voulait en venir. Et l’obligeant à se rasseoir, elle lui demande.

 

- Xanthos et Balios. C’est bien à eux que tu penses. N’est-ce pas, grand frère ?

- Oui ! Ainsi qu’à Bayard…

- Bayard ?

 

La guérisseuse penche alors son fin visage d’albâtre sur le côté, faisant s’écouler une véritable pluie d’or brillant sous les feux du soleil. Puis, se penchant sur Rivalen, elle plonge directement son regard dans le sien. Les deux elfes restent un instant immobiles. Puis, Rivalen se relève, repoussant légèrement Mélya devant lui. Il avance ensuite sans un mot, entraînant la blonde guérisseuse dans son sillage. Ils se connaissent tous les deux depuis si longtemps qu’ils n’ont plus vraiment besoin de se parler.

 

A mesure que les pas de Rivalen se rapprochent des dernières hautes herbes, les lieux du carnage se précisent. Mélya hume l’air avec une grimace de dégoût. Elle en blêmirait presque alors qu’elle est une guérisseuse, habituée à la vue des pires blessures. Mais pourtant, là, elle est au bord de la nausée. En effet, le sang séché et si sombre des Fondateurs, tombés sous les sabots de Xanthos et Balios, lui inspire un terrible malaise. Surtout lorsqu’elle voit Rivalen se pencher vers le sol, écartant avec douceur une touffe d’herbes roussie.

 

- Oui ! C’est là que nous étions, tous ensemble, avant que Bayard ne l’emmène au loin. C’était juste avant que le soleil n’apparaisse à l’horizon…

 

L’elfe archer se revoit attaqué par les trois vampires avant que Phébus ne s’en mêle. Sans doute par fierté, par jalousie mais il y avait aussi autre chose même si Rivalen ne pouvait et ne peut toujours pas mettre de nom dessus. En tout cas, une chose est sûre, cette réaction l’avait vraiment très perturbé. Il doit bien le reconnaître. Et s’il n’y avait que ça. Car celle des chevaux elle-même avait eu de quoi l’intriguer. Et songeant justement à eux, il revoit les deux frères se tenir droit devant lui alors que Bayard chargeait le chasseur du crépuscule sur son dos. Le sang dégoulinait en flots sombres presque noirs. Il avait blessé Phébus à plusieurs reprises. Il avait même absorbé son sang. Mais leurs blessures à tous deux n’étaient encore rien, comparées à celles des trois vampires que les deux frères massacrèrent sans l’ombre d’une hésitation. Et c’est leur sang qui avait giclé, éclaboussé les robes et les pattes des chevaux, les parant de bien étonnantes flammes écarlates. Lui-même aussi était bien parti pour en être recouvert lorsqu’il se hissa, à son tour, sur l’échine puissante de Balios avant que l’étalon ne le ramène enfin auprès des siens.

 

Mais il avait aussi eu le temps de voir l’image du chasseur du crépuscule qui se tenait droit et fier sur la plus sauvage de toutes les montures. Le blond archer connaît effectivement Bayard depuis très longtemps. Et il n’ignore pas que l’étalon elfique n’offre sa force qu’à ceux qu’il estime vraiment…

 

Et ce vampire force le respect. Autant par la résistance qu’il lui avait opposée que par son attitude “noble”. Puis, revenant à la réalité, Rivalen se retourne vers celle qu’il considère depuis toujours comme sa sœur…

 

- En effet, Bayard se tenait à cet endroit précis alors que les deux frères se dressaient là, face aux trois vampires.

- Mais il n’y a pas que cela, n’est-ce pas…

- Bayard... Bayard devrait être déjà de retour. Je sais bien que le reste de la harde ne risque plus rien mais il devrait déjà être revenu… Depuis longtemps…

 

A ces mots, Mélya s’inquiète soudain. Alors, en un geste d’apaisement, Rivalen pose la main sur son épaule. La belle guérisseuse se sentirait aussitôt rassurée s’il n’y avait ce reste de fièvre chez Rivalen. Aussi, surprenant son regard inquiet, l’archer s’efforce de répondre d’un air enjoué. 

 

- Mais il va bien, Mélya ! Sois-en sûre. Il est encore plus ancien que nous. Et puis, va savoir ce qui se passe dans la tête du plus puissant des chevaux-fées. Aucun de nous ne le sait vraiment, petite sœur. Les chevaux elfiques ne nous appartiennent pas. Ils vont, ils viennent et n’ont pas grand-chose en commun avec les autres animaux.

- En fait, c’est surtout le vampire qui t’a blessé qui m’inquiète, grand frère. Il est bien plus qu’un simple chasseur. Tout ce qu’il s’est passé prouve qu’il est aussi un magicien. Il suffit de voir comment il s’y est pris avec les loups.

- Oui ! Et c’est peut-être l’une des raisons pour laquelle Bayard tarde tant à revenir… Moi aussi, je resterai bien près de lui pour savoir… Savoir enfin…

 

Le timbre presque mélancolique de Rivalen fit soudain sursauter Mélya. Un peu comme si l’archer enviait d’une certaine façon le cheval-fée. Oui, Bayard n’est pas revenu. En fait, il est simplement resté là-bas, loin sur la mer de roches, là où aucun elfe ne pourrait se rendre sans encombre par ses seuls moyens.

 

Mais deux autres êtres par contre, en sont aussi capables et, eux aussi, sont loin de n’être que de simples montures. Bien loin. Ils sont uniques. Et si lointains… L’origine même des trois chevaux elfiques, comme des autres, s’est tarie avec les sources de la mer de roches.  La mer de roche… Là où Bayard a emmené Phébus.

 

Et parlant d’eux, les deux frères ne sont tous proches. Cela fait d’ailleurs un bon moment que Rivalen les a remarqués, observant à l’ombre des grands arbres la discussion des elfes.  

 

- Oui ! Il faut que je sache ! Et il n’y a qu’un seul moyen pour cela. Il faut que je retrouve Bayard. Lui seul peut m’aider.

- Mais… Rivalen…

- Et il faut que j’y aille seul, de la seule manière possible.

- Les deux chevaux fées n’accepteront jamais. Ils sont comme Bayard.

 

Mais c’est peine perdue, le seigneur elfe a pris sa décision et la blonde guérisseuse ne saura l’en dissuader. Aussi, elle n’a d’autre solution que de le laisser partir après l’avoir salué, tout en lui souhaitant bonne chance. De son côté, l’archer s’en veut un peu de l’avoir repoussée. Mais ce qu’il s’est passé au cours de cette fameuse nuit avec Phébus l’inquiète beaucoup trop. Autant que lui-même car il se sent plus froid, plus dur. C’est comme si quelque chose en lui était en train de changer, de se déliter. Non ! Même pas, il ne s’est jamais senti aussi vif. Ses sens déjà si aiguisés sont devenus pratiquement capables de sentir la vie autour de lui.

 

- Xanthos…

 

Il se décide enfin à aborder l’étalon blanc qui accepte étrangement bien sa présence. Ce qui ne fait qu’augmenter le sentiment de malaise que l’archer ressent au plus profond de lui. Puis, le cheval-fée balance sa longue crinière avant de se poster enfin devant l’elfe.

 

- Seigneur Rivalen.

- Oui

 

L’étalon le repousse. Un moment, Rivalen pense qu’il a changé d’avis mais ce n’est pas cela. Car il revient aussitôt près de lui.

 

- Tu ne vas pas bien. Ton odeur est perturbée.

- Je…

- Oui ! Tu es un prédateur, bien sûr. Capable de chasser. Mais il y a cette autre chose qui plane dans ton odeur. C’est léger, si subtil.

- Est-ce que cela te rappelle…

- L’autre ? Oui !

- Le chasseur du crépuscule. En plus, s’il n’y avait que cela mais il me ressemble aussi étrangement. C’est un chasseur très dangereux que je préfèrerais oublier mais…

- Mais ?

- Quelque chose en moi me pousse à faire le contraire… En plus, avec ce que tu viens de m’apprendre.

 

En effet, cela avait sonné comme un déclic aux oreilles de Rivalen. Un nom à mettre sur ce sentiment de malaise indéfini qu’il ressent tout le temps depuis leur affrontement. Tout comme ses yeux qui se remettent à le brûler lorsque le soleil réapparaît. Il abaisse rapidement la tête, tentant d’échapper à l’ardeur de l’astre du jour… Oui ! Ce chasseur a dû lui faire quelque chose. Sans même qu’il ne s’en aperçoive. Mais que m’arrive-t-il ? Songe-t-il en se massant le haut du front de la main.  Je suis guéri depuis ce matin. C’est à peine s’il me reste quelques égratignures.

 

Puis, sans s’en rendre compte, le guerrier serre son arc contre lui. Voyant cela, Xanthos le pousse alors vers l’ombre apaisante.

 

- Merci Xanthos, merci beaucoup. Grâce à toi, je suis maintenant sûr que quelque chose ne va pas en moi.

 

Oui, je vais mal sans être vraiment malade. Il faut que je m’éloigne. Que je m’éloigne avant que cette sensation ne revienne…

 

A peine a-t-il pensé cela qu’il porte ses mains à son estomac. Ses lèvres lui semblent soudain si brûlantes comme l’intérieur de sa bouche. Une fièvre à nulle autre pareille, une véritable fournaise. Alors qu’en plus de mille ans, j’en ai déjà tellement vues… Et à laquelle s’ajoute cette réticence à s’exposer aux rayons du soleil… En effet, l’ombre lui parait si douce, si salvatrice. La nuit l’attire irrésistiblement. L’elfe regarde ses mains. Il souffre. Ses cheveux blonds s’élèvent lentement dans le vent et c’est avec délice qu’il s’y expose. Ce souffle a un tel effet salvateur sur lui. Lui qui a si souvent l’impression de se consumer de l’intérieur alors que sa peau paraît glaciale aux autres. Mélya lui en a d’ailleurs fait la remarque pas plus tard que ce matin. Sur le moment, il n’y avait pas porté plus d’attention que ça. Mais maintenant, qu’en penser alors que cette froideur cutanée ne semble avoir aucune envie de le quitter.

 

Un craquement, des animaux qui passent. Rien de bien extraordinaire en soi mais ses yeux s’illuminent d’une lueur plus qu’inquiétante. Il n’a plus qu’une seule envie, irrépressible. Les attraper, les prendre, sentir leur vie pulser dans leurs veines. Le sang afflue, la chaleur du sang, la vie s’écoulant au rythme de leur cœur. Non, je deviens vraiment malade ! Voudrait-il hurler.

 

Dans un effort désespéré pour se calmer, l’elfe respire à fond, alertant de nouveau Xanthos. Pour toute explication, il lève la main, lui quémandant un instant de répit avant de répondre. Il se laisse ensuite glisser contre l’un des arbres hôtels abattus qui, en dépit de son triste état, parvient encore à l’apaiser. Mais cela ne sera jamais qu’une éclaircie de courte durée. Il en est parfaitement conscient. Et même si cela ne le tuera pas, il ne peut s’empêcher de trembler. Pas pour lui, bien sûr, mais plutôt à cause de lui. De ce qu’il pourrait faire avec cette folie qui semble vouloir s’emparer de lui. Cette folie ou plutôt cette sorte de désir irrépressible. Les sangs des autres êtres. Ce précieux liquide pourpre qui coule dans leur veine. Le vampire lui a parlé du sang dont il s’abreuve mais rien d’autre. Mais pourquoi ai-je soudain la même envie que lui de… Le sang… Son sang… ? Son sang que j’ai bu sans vraiment le vouloir … A moins… A moins que son propre sang soit aussi une sorte de poison. Dans ce cas, il ne me reste plus qu’une seule chose à faire, partir à sa recherche. Le capturer. Ou au moins entrer en contact avec lui et lui prendre un peu de son sang. Nos plus grands guérisseurs finiront bien par trouver une solution, dès qu’ils auront ce sang en main.

 

Et son ultime décision enfin prise, l’elfe se retourne vers l’étalon. Sa demande a toutes les chances d’être rejetée mais il ne perd rien à essayer.

 

- Xanthos

- Oui !

- J’ai une demande à te faire. Je sais que rien ne t’y oblige mais seul, je n’ai aucune chance de retrouver l’endroit où se sont dirigés Bayard et ce guerrier vampire, ce Phébus.

- Enfin. Tu as pris ta décision.

- Oui ! Il faut que je les retrouve.

- Et Balios et moi sommes les seuls capables de remonter la piste de Bayard puis le rejoindre. Mais ensuite, que vas-tu faire ?

- Il me faut rencontrer ce vampire, c’est tout ce que je peux te dire pour l’instant, Xanthos.

- Je ne pourrai pas rester éloigné bien longtemps des miens, seigneur Rivalen. Dès que je les aurais retrouvés, il faudra te débrouiller seul. Sois prudent, d’après ce que j’ai pu voir, c’est un combattant plus que redoutable, même blessé. Sur ce point-là aussi, vous vous ressemblez.

- Je sais, Xanthos mais il a aussi une immense fierté.

 

Et sur ces derniers mots, il avance une main étroitement gantée vers Xanthos qui baisse avec lenteur sa nuque, mouvement par lequel il accepte d’offrir son aide à l’archer elfe. Et Rivalen s’empresse de grimper sur son échine puissante. Le cheval-fée se redresse aussitôt. La plupart des elfes sont capables de courir vite et longtemps mais Rivalen sent que les choses ne vont pas comme il faut et que si l’on ne fait rien, tout risque de se précipiter. Sans doute vers le pire. Et l’unique solution semble devoir passer par ce chasseur. De toute manière, il sent qu’il ne peut demeurer davantage parmi les siens… Qui sait ce qu’il se passera si cette sensation continue à aller en grandissant…

 

Et l’idée de devenir le bourreau involontaire de ses proches est tout simplement intolérable à Rivalen. Mieux vaut l’exil ou bien…

 

- C’est trop tôt pour envisager une telle solution, seigneur Rivalen !

- Xanthos ?

- Tu parles sans même te rendre compte.

- Mais ?

- Attend d’abord de voir. Ce chasseur a dû survivre et la solution passe par nous et Bayard…

 

Et le soleil est encore en pleine ascension lorsque Rivalen prend la route de l’est grâce à l’aide Xanthos. Quelques instants plus tard, les deux voyageurs sont rejoints par Balios. L’elfe blond sourit. Il s’y attendait depuis le début. Il les connaît depuis bien longtemps ces deux-là. Les deux frères sont inséparables. D’authentiques jumeaux même si le secret de leur naissance se perd dans la nuit des temps.

A Suivre...

Par Liry
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Vendredi 8 août 2008

Des pas feutrés, des corps chauds qui bondissent entre les masses abattues dans la clairière. Je vois les loups avancer vers moi et m’assieds sur mes genoux. Je les laisse approcher en les observant avec calme et repère rapidement le couple dominant. Je ne bouge pas alors que l’un des deux énormes fauves gris se poste devant moi. Son haleine chaude me caresse le visage. Un grand mâle, robuste, marqué par d’anciens combats. Je plonge alors mes yeux dans les siens. Et nous restons ainsi jusqu’à ce que l’animal réagisse enfin. Il s’éloigne et c’est au tour de la femelle de m’approcher mécaniquement. Je répète les mêmes gestes. Puis, c’est au reste de la meute, une petite dizaine de loups au total, de passer devant moi. Je souffle longuement lorsque enfin tous les fauves sont libérés de l’emprise de l’un des Fondateurs. Ils me tournent encore un peu autour puis le grand mâle hurle avant de s’éloigner avec sa compagne, entraînant le reste de la bande derrière eux.

 

J’inspire à fond et relève un instant ma capuche, contemplant la voûte céleste, laquelle commence tout doucement à perdre de son éclat sombre. La nuit la plus courte touche donc à sa fin. Nul doute que maintenant, ces elfes, qui ignoraient encore tout de nous quelques heures auparavant, nous haïront autant que les humains. Sinon plus. Il suffit de voir l’ensemble des dégâts rendus encore plus tragiques par le triste éclat du clair de lune. La plupart des arbres entourant la clairière sont à présent couchés sur le sol. Et l’autre, l’immense arbre hôtel est toujours debout, nimbé de cette lumineuse teinte bleuâtre. A tel point, que je peux rien distinguer d’autre que sa silhouette, l’ensemble des détails se noyant sous une fabuleuse couche d’étincelles.

 

Je me relève enfin, me blottissant sous ma cape. Tiens ? Personne ? Serais-je seul dans cette clairière ? Et Rivalen ? Lui aussi a dû être pris dans la tourmente. Ça devrait m’arranger mais il n’en est rien. Je ne peux me réjouir de le savoir pris au piège avec les deux ou trois fondateurs que je sens maintenant approcher.

 

Je me dissimule de mon mieux et les suis, tapis, à l’affût sous les branches qu’ils ont eux-mêmes fait tomber. Ils se penchent ? Je me rapproche d’eux. Mes yeux brillent mais aucun d’eux ne semblent me voir. Des appels brisent les dernières vociférations du vent. Leur cri de ralliement ! Ils vont repartir ! Et eux, alors ? Qu’attendent-ils donc pour les rejoindre le reste du clan.

 

Ils se dirigent droit vers le lieu où devrait être tombé mon elfe blond. Je n’ose comprendre. Des charognards ! Mon sang ne fait qu’un tour. S’en prendre à une proie mal en point ! A la mienne, en plus ! Je continue de les suivre, à quelques pas de distances. Lorsque Rivalen apparaît enfin devant mes yeux, je constate qu’il est encore groggy et que les autres sont déjà en train de l’encercler.

 

Il se redresse. Les blessures que je lui ai infligées ne saignent déjà plus. L’effet de mon sang sans doute mais seul face à ces trois-là ! Je m’avance et leur hurle !

 

- Bas les pattes, vous autres !

 

Surpris, ils se retournent tous les trois vers moi ! De tout jeunes vampires. Je m’en doutais un peu. Ils reculent à mon approche. L’elfe, lui, porte sa main à sa tunique. Dire que c’est moi-même qui lui ai arraché ses armes. Si j’avais su, je lui en aurais au moins laissé une. Pour l’instant, aucun d’entres eux n’a encore osé ouvrir la bouche. Aussi, je continue.

 

- Partez ! Ces terres ne sont pas les vôtres !

 

Les deux plus grands se décident à me répondre.

 

- Vraiment ?

- Mais je rêve. Phébus, tu es encore en vie ?

- Ce n’est pas ce genre de tour qui peut me tuer.

 

Leur répondé-je avant de continuer sur un ton de plus en plus féroce.

 

- Et vous ? C’est votre nouvelle façon de chasser ?

 

Seul, l’un d’eux reste à proximité de Rivalen que les deux autres semblent négliger. Un bref échange visuel avec l’archer et il comprend immédiatement ce que j’ai en tête. Le plus grand des trois fondateurs, un maigrichon décoloré me lance avec dédain.

 

- Juste pour calmer cette bande d’agités. Après tout, on ne fait que passer.

 

Ses yeux tentent d’atteindre les miens mais je ne suis pas aussi stupide que ces gamins le pensent. Gagner du temps pour que Rivalen puisse récupérer au maximum avant...

 

- Mais alors…

 

Insisté-je

 

- Ces êtres te régleront ton compte, une fois que nous aurons repassé la frontière et condamné définitivement le passage entre les deux mondes.

 

C’était donc ça. En plus du sang et de la vie des anciens, ils s’emparent de leurs connaissances. Et comme, je leur échappais sans cesse, ils ont choisi cette alternative, m’exiler à jamais de mes terres. Alors, tous les anciens qui auraient disparus sans laissé de traces. Me voilà fait comme un rat, sur les terres elfiques. Et avec ce que les elfes viennent de vivre, je doute de mes chances de survivre paisiblement dans ce nouveau monde.

 

- Bande de…

 

Cette voix a crié avec tant de haine. Je me retourne en même temps que les deux premiers fondateurs. Rivalen ! Ils ont commis l’erreur de l’oublier. Il charge et j’en fais de même. Deux contre trois. On a toutes nos chances ! Ils sont un peu lents pour moi et j’en blesse grièvement un. Je n’ai pas le temps de voir comment s’en sort l’elfe que l’autre prend la relève.

 

Je suis déséquilibré sous le choc et nous roulons tous les deux entre les herbes. Une lutte âpre s’ensuit. D’autres cris, des hennissements. Mon adversaire se relève et j’ai tout juste le temps de le voir décoller.

 

- Ne bouge pas !

 

Quoi ? Qui m’avertit ? Sans réfléchir, j’obéis et une forme blanche saute au-dessus de moi. Deux autres la suivent et se dirigent droit vers Rivalen. J’ouvre de grands yeux en reconnaissant les tout premiers êtres que j’avais croisés peu après mon arrivée.

 

- Les chevaux ? Ce n’est pas vrai ! Ils sont à lui ? Là, ça risque de très mal finir pour moi ! S’il lui vient à l’idée de charger avec eux…

 

J’ai formulé ma crainte à haute voix.

 

- Non, le seigneur Rivalen a bien trop à faire avec ces espèces de monstres et les arbres hôtels pour penser tout de suite à toi.

 

Il me faut un certain temps pour réaliser que c’est l’un des chevaux qui s’adresse à moi. Un immense étalon blanc qui s’est couché juste à côté de moi. Une autre surprise, combien ce monde m’en réserve-t-il encore ?

 

- Mais, tu… ?

 

Je tends la main vers lui pour me convaincre de son existence. Du bout des doigts j’effleure la longue crinière avant de poser sa main sur la peau brûlante. Douce, libre, aucun lien d’aucune sorte sur la robe ivoirine de ce splendide animal. Comme pour les deux autres d’ailleurs. Ils évoluent tous les trois en totale liberté.

 

- Grimpe…

- Et pourquoi te ferais-je confiance ?

- Je ne le répèterais pas.

- Au fait, depuis quand les chevaux parlent-ils ?

- Uniquement Xanthos et Balios que tu viens de croiser ! Et moi, mon nom est Bayard ! Quant au seigneur Rivalen, il ne dira rien si je t’éloigne des siens ! De toute façon, je n’obéis qu’à moi-même. Personne ne peut m’entraver.

- Rivalen ?

 

Inconsciemment, je me tourne vers le lieu du dernier affrontement.

 

- Ses assaillants ont fini sous les sabots des deux frères éternels.

- Les deux frères ? Tu parles bien des deux autres chevaux ?

- Oui ! Et si tu ne veux pas suivre le même chemin que les autres monstres nocturnes.

- Soit. C’est bien la première fois qu’un …

 

Je me retiens de parler. Ce n’est pas un animal ordinaire…

 

- Un cheval-fée… Alors tu te décides ?

 

Minute, on communique directement par la pensée.

 

- Bien sur. Comme le font Xanthos et Balios. Mais je crains qu’eux ne veuillent te réduire en bouillie si tu restes là. Après tout, tu es de la même espèce que les responsables de ce carnage.

- Et toi ? Pourquoi ?

- Tu n’es pas comme eux. Tu as défendu l’un des elfes. Et puis, tu as libéré les loups des effets de l’hypnose… De toute façon, je ne fais que t’éloigner. Ensuite, tu te débrouilleras seul.

 

Il ne me dit pas tout. Mais quelque chose en moi me pousse à accepter son aide et je m’approche en lui disant.

 

- D’accord. Je préfère encore ça !

 

Je jette un ultime coup d’œil au champ de bataille alors que Bayard m’entraîne. Rivalen me fait signe, monté sur le dos de l’un des deux étalons blancs. Et moi, je suis avec le cheval-fée le plus indomptable. Qui aurait cru que je m’échapperai grâce à l’un de ces fabuleux chevaux ?

 

En même temps, le sang de l’elfe archer me brûle. Je suis rassasié mais j’éprouve une douleur que je n’avais jamais ressentie auparavant. Le sang d’un elfe si puissant, un immortel comme moi.

 

********************

 

La nuit va vers sa fin alors que Bayard m’entraîne toujours plus loin à l’intérieur des terres. Sa course est tout simplement incroyable. Il se déplace à une allure vertigineuse. Mais ce qui m’a le plus impressionné, ce sont ses sauts. Il est en effet capable de franchir les pires obstacles d’un seul bond. Même l’obscurité ne le ralentit pas. Et parlant de ça, le ciel pâlit, se faisant menaçant, et je lui demande de ralentir. Sans hésiter, il bondit une dernière fois et atterrit au milieu d’un terrain dégagé. De hautes pierres, gris  bleu, à perte de vue, éparpillées sur un sol tout aussi dur. Une image d’aridité minérale, là où personne ne devrait vouloir venir me chercher avant des jours. Soudain, je me sens mal. Il perçoit mon trouble et me demande.

 

- Tu trembles, tu n’es pas encore assez loin ?

- Non, ce n’est pas ça du tout. Est-ce que tu sens le soleil qui approche ?

- Oui !

- Il me tuera dès son lever.

- Quoi !

- Je suis un vampire, Bayard. Comme les Fondateurs, ceux qui ont attaqué les elfes. J’ignore si tu as déjà entendu parler de nous mais apprend que le plus petit rayon de soleil peut nous tuer.

- Et si on te met hors de portée ?

- C’est le seul moyen pour moi de survivre.

- Accroche-toi.

 

J’obtempère sans réfléchir et il se remet à courir. Puis, arrivant devant un renfoncement, une sorte de table naturelle, il se met à frapper la surface gris bleuté de ses sabots. Je me raccroche sous le choc des coups si durs alors qu’au-dessus de ma tête, le ciel s’éclaircit de plus en plus. Ce n’est que lorsque la roche cède enfin que je comprends.

 

- Ça devrait suffire pour aujourd’hui.

- Mais comment ?

- Je te l’ai pourtant dit, je suis un cheval-fée.

- Merci, Bayard.

- Disons que nous sommes quittes.

 

Je le regarde partir. Quelques minutes lui suffisent pour disparaître de mon champ de vision. Resté seul, j’inspecte la brèche et ce qu’elle dissimule. Une porte ouverte sur un réseau de grottes. Je me glisse dans l’étroite entrée. Quelques pas sous le sol, puis, je m’arrête un instant et caresse avec lenteur la surface lisse de mon nouveau refuge, mon nouveau domaine.

 

Enfin, l’aurore apparaît, saluée par les chants de premiers oiseaux et avec elle, le soleil.

 

Je m’enfonce aussitôt sous les terres. Aussi incroyable que cela puisse paraître, j’ai survécu à cette terrible nuit, sans doute la pire de toutes. Enfin, je m’en sors plutôt bien pour l’instant, j’ai un nouveau monde, un nouveau domaine à explorer.

 

Et je sais qu’à présent, il y aura un nouveau coucher de soleil pour moi, une nouvelle aurore…

 

 

Par Liry
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Mercredi 6 août 2008

Aussitôt, mes lèvres se sont refermées sur la plaie. Et je m’abreuve du liquide brûlant qu’elle laisse s’échapper. En même temps, je lui maintiens l’autre bras, l’empêchant de se saisir d’une autre de ses armes. Son sang, il est encore plus fort que je ne le pensais. J’en ai à peine pris quelques gorgées, pas même de quoi remplir un verre, que je me sens déjà nauséeux.

 

Ouche ! J’étouffe un cri lorsque son genou s’enfonce dans mon ventre avant qu’il ne parvienne à me repousser à l’aide de coups de plus en plus violents. Je finis par décoller et m’écraser sur le sol humide et herbeux. Bon, maintenant, je sais qu’en plus d’être un archer un peu trop adroit, il est aussi redoutable au corps à corps. Ces coups sont bien plus rudes que je ne l’aurais cru. Mais pas encore assez pour me blesser sérieusement. Je me recule et me redresse.

 

De son côté, Rivalen s’est aussi quelque peu éloigné et jette un œil écoeuré à sa blessure. Puis il s’intéresse de nouveau à moi. Inutile d’ajouter qu’il est furieux et que ses yeux me foudroieraient sur place s’ils pouvaient seulement lancer des éclairs. Amusant, même son teint semble s’illuminer sous l’effet de la colère. C’est alors que je remarque un très léger changement dans les appels. Ils éclatent une dernière fois avec violence avant de se disperser et finalement s’éteindre dans les ombres de la nuit.

 

- Les tiens, chasseur ? Ils t’abandonnent à ton triste sort ?

 

Me lance l’elfe, espérant me déstabiliser.

 

- Je n’ai rien de commun avec eux !

 

Lui répondé-je sur un ton passablement outré, me retenant tout juste de lui dire que les autres vampires ne désiraient qu’une seule chose, me tuer ! Quoique, certains des derniers appels m’aient sérieusement inquiété. En plus d’une autre nouveauté.

 

Les arbres. Je peux de nouveau les distinguer très précisément. Et entre eux, les courants de magie elfique et vampirique. On dirait qu’ils se propagent entre les troncs ou plutôt qu’ils se rassemblent en un point très précis. Je suis le trajet des forces vampiriques, tout comme Rivalen qui les a lui aussi repérées.

 

Une onde ? Non ! Cette fois, c’est une attaque massive concentré sur un seul arbre géant, se dressant au milieu de la forêt. Cela ne m’étonne guère. Nous, vampires, pouvons user de nombreux phénomènes naturels tels les vents et les tempêtes ou encore subjuguer les autres êtres vivants. Hum ! C’est bien ça ! Cette fois, ces petits elfes risquent d’apprendre à leurs dépends ce dont nous sommes réellement capables. 

 

Et c’est pour maintenant. Car, si j’en crois mes modestes oreilles arrondies, de nombreux arbres sont tout simplement en train de s’effondrer. Mais ce n’est pas non plus une raison d’en oublier Rivalen. Je le surveille toujours à l’abri de ma cape à présent amputée de l’une de ses élytres.  

 

- Une tempête dirigée contre l’un des hôtels… Qui a osé ?

 

Mais c’est qu’il aurait presque oublié qui je suis, l’elfe.

 

- C’est à moi que tu le demandes ?

 

Lui dis-je. Mon ironie ne lui plaît guère. Quoique cela, je m’en doutais.

 

- Ce sont les Fondateurs, bien sur ! Ils ont dû vouloir forcer le passage. A croire que tes amis sont bien moins forts que tu ne me le laissais supposer.

 

Ces yeux d’azur se durcissent à mes mots.

 

- Ce sont surtout des lâches pour s’en prendre à des hôtels de guérison.

- Quoi ? Quels hôtels ?

- Tu ne sais donc vraiment rien ?

 

Son ton oscille maintenant entre la colère noire et la plus grande incrédulité.

 

- C’est ce que je me tue à te dire ! Avant que cette fichue nuit ne tombe et ne me pousse jusqu’à ton domaine, j’ignorais jusqu’à ton existence et celle de ton peuple !

- Tu te tues à me le dire ? En me vidant de mon sang, peut-être !

 

Ah ! Une douleur fulgurante traverse mon torse. Juste après qu’il m’ait lancé cette dernière phrase haineuse. Je repousse le responsable mais ne peux riposter, il s’est tout simplement déjà remis hors de portée. Je serre les dents en posant ma main sur mes cotes. Je ne l’avais pas vu venir celui-là. Encore une de ses lames. Faudra que je pense à le dévêtir la prochaine fois. Noter ça dans un coin de ma tête. Même blessé, ce fichu elfe ne renoncera pas. Mais ne crois surtout pas t’en tirer si facilement, Rivalen !

 

Ne pas le regarder. Je déploie soudain ma cape en deux larges ailes et décolle. Surpris par cette attaque éclair, il ne recule pas assez vite et je le frappe de toutes mes forces. Mes ongles devenus entre-temps de véritables griffes le blessent à son tour. Nous luttons au corps à corps et après de longs échanges, je parviens enfin, à me glisser dans son dos et à lui passer un bras autour du cou, le prenant en étau. De l’autre main, malgré ma brûlure, j’attrape enfin sa ceinture et la lui arrache avec les dernières lames. De son côté, il se débat âprement pour se défaire de ma prise. Au bout d’une lutte éprouvante, autant pour lui que pour moi, il parvient à desserrer ma clé. Il s’empare alors de mon bras et y plante ses propres dents. Ça c’est trop fort ! J’hurle et me débats, déchirant du même coup ma propre peau sur ses dents. Je sens mon sang qui coule dans sa bouche. Cela me rend fou, je redouble d’efforts avant de le forcer enfin à me lâcher. Je recule et regarde ma peau blanche, les traces que mon sang sombre y a laissées. Et c’est lui qui a l’audace de m’accuser de vouloir le vider telle une outre vivante !

 

Je lui jette le pire de mes regards noirs alors que cette fois, c’est le sol qui se met à trembler. Les premières grosses branches s’écrasent sur le souple tapis herbeux. Vite suivies d’un arbre énorme, qui à première vue, ne demande qu’à venir s’écraser sur nos crânes. Immédiatement, j’essaie de localiser les Fondateurs. Bref moment d’inattention dont profite l’autre pour charger à nouveau. Mais nous sommes bien trop éloigné pour que cela ait une chance de fonctionner. Et c’est à grands coups de pieds que je l’accueille. En même temps, je peux voir l’état de son bras, de son torse et le sang qui ruisselle au travers de ses protections déchirées.

 

Au moins, s’il y tient toujours autant, entre ma main brûlée et son avant-bras que j’ai généreusement labouré, le combat me semble désormais bien plus équilibré.

 

Pendant ce temps, les écorces craquent encore sous les coups redoublés. Je tends l’oreille, il me semble entendre dans le chaos généralisé, un chant bien connu. Un autre de nos soit disant maléfices, l’appel aux animaux. Les loups, ils en appellent maintenant aux forces des loups. Leurs hurlements se rapprochent et ils n’ont rien de normaux. Je ne peux dissimuler ma contrariété. Ces fichus Fondateurs seraient donc parvenus à subjuguer les quelques fauves traînant aux alentours. Rivalen n’a pas encore réalisé. Mais moi, je viens de comprendre. Après tout, entre vampires, nous employons le même langage. Ils sont juste en train de tenter une ultime attaque avant de refluer vers la frontière.

 

En même temps, je ne peux retenir un léger rire soulagé. Ces petits elfes les ont finalement détournés de moi. Reste plus qu’à régler le problème de Rivalen. Le tout avant que l’astre du jour ne se lève. Je me délecte un instant de la vue de l’elfe blessé. Le laisser sur place devrait maintenant être tout à fait possible. Physiquement, j’ai récupéré et en dehors de ma brûlure, toutes mes autres plaies sont déjà presque refermées. Tout cela grâce à son sang et je lui en ai pris largement assez pour survivre jusqu’à la prochaine nuitée. En même temps, je m’interroge sur les conséquences qu’aura le mien sur lui. Quelle idée aussi de me mordre pour me forcer à lâcher. Et dire que c’est lui qui m’accusait de vouloir le vider. Bah ! Cette petite expérience ne devrait pas trop lui faire de mal. Juste le transformer en goule. Vu que le processus normal n’a pas été respecté. Au moins comme ça, je sais qu’on se retrouvera. Il ne pourra plus m’échapper. Le lien entre goule et vampire est très fort. S’il veut guérir ou achever le processus, il n’aura guère d’autre choix que de venir me trouver.

 

Oups ! Une nouvelle salve ! Je perds un instant l’équilibre sous le choc de la rencontre entre les deux formes de magies. Elles luttent encore un long moment et les courants éoliens deviennent si forts qu’ils balaient littéralement les arbres les plus fragiles, les plaquant face contre terre. Je me jette sur le sol, me protégeant sous la rudesse de ma cape.

 

Cela semble durer des heures bien que je sache qu’il n’en est rien. Est-ce le fait d’être dans un autre monde qui les a rendus ainsi ? Jamais dans notre monde “normal”, ils n’auraient usé de tels procédés.

 

Enfin, cela cesse, je me redresse et vois les nombreux jeunes troncs couchés entre les hautes herbes. L’odeur de sève et d’humus mêlés me parvient alors que mes yeux balaient les environs. Plus d’autres appels pour le moment, hormis les cris des chevaux et les hurlements des loups que j’entends se rapprocher.

 

A suivre ...

Par Liry
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Dimanche 13 juillet 2008

De longues minutes s’écoulent et nous en sommes toujours à nous dévisager, sans un mot. Debout, face à face. Deux êtres blonds, pâles, presque blafards, vêtus, l’un et l’autre, d’une tenue aussi excentrique qu’étonnante. Du moins aux yeux de son vis-à-vis, jeans et tee-shirt pour moi, en partie dissimulé sous les pans de ma cape et, pour lui, tunique et pantalon de matière et de couleur indéfinissables. Voire même changeante pour ce qui est de la coloration. Un silence glacial finit par nous envelopper comme si la lune elle-même s’était tue, muette de stupeur, en nous découvrant l’un à l’autre sous la douce clarté de ses rayons.

 

Un froncement de sourcils, un mouvement presque imperceptible sur son visage. Si peu et pourtant tellement. Un véritable choc qui me ramène à la réalité. Danger ! Je bondis en arrière, installant une distance plus que raisonnable entre nous, alors que lui ne semble pas vouloir bouger. Attention, je ne dois en aucun cas oublier le péril que représente cet homme. Un homme ? Avec cette apparence ? Un chasseur du crépuscule ? Un vampire ? Comme moi ! Vampire, cette fois, il va falloir que je réutilise ce terme même si je le déteste de toutes mes forces. Et pourtant, c’est ce que je suis même si lui ne semble pas me reconnaître comme tel. Et c’est surtout cela qui cloche. Plus cette histoire avance et plus je m’interroge sur sa nature exacte.

 

Et notre ressemblance ? Que dois-je en penser ? Serait-il issu d’une autre population de vampires ? Différente de celle du récent clan des Fondateurs ? Manquerait plus que ça, tiens ! Je serre les poings à m’en blesser encore plus une paume déjà bien meurtrie. Fuir des vampires pour tomber sur d’autres vampires ! Cela me semble si ironique ! Si cruel !

 

Il a dû s’apercevoir de mon trouble. A le voir, on dirait presque qu’il est aussi intrigué que moi. Je ne le quitte pas une seule seconde du regard et il me renvoie ma propre image emplie de méfiance. Ses yeux brillants sous le ciel nocturne, aussi perçants que les miens, ne me lâchent pas non plus d’une semelle. Je m’attarde alors sur sa silhouette. Ses muscles sont déliés et bien plus puissants que son apparence doucereuse ne le laisserait supposer. Sans oublier l’adresse avec laquelle il a évité mes attaques ou a tenté de me réduire à la très envieuse condition de pelote d’épingles.

 

C’est vrai, ça aurait une chance de coller si ce n’est un détail. Quelque chose de primordial, en réalité ! La chaleur, cette chaleur qui se dégage de lui, cette chaleur tout bonnement incompatible avec ce que je suis.

 

Même gorgé de sang, mon corps semblerait toujours aussi froid. En tout cas, une chose est certaine, bien qu’il soit privé de son arc, il n’en demeure pas moins un adversaire redoutable, parfaitement capable de rivaliser avec un vampire tel que moi.

 

D’interminables minutes s’écoulent encore tandis que nous restons, ainsi, comme suspendus dans le temps, mon regard de braise soudé à ses yeux bleu gris, guettant dans l’ombre et le silence l’éclat précédant l’attaque.

 

Une lueur s’allume. D’instinct, je me mets en garde alors qu’il charge. J’évite l’assaut au dernier moment et lance aussitôt mon poing contre lui. Et comme, je m’y attendais, il l’esquive sans trop de mal. Cette fois, plus de doute possible, je n’ai aucune chance de le prendre par surprise. Ça m’énerve ! Comme si cela ne suffisait pas que nous ayons le même visage, la même silhouette et la même crinière blonde, voilà qu’il faut en plus que nous soyons de force égale. Et cette façon qu’il a de se déplacer, à la fois rapide et silencieuse. Une allure, légère, aérienne presque volante, rien de commun avec ces grossiers primates qui se croient encore et toujours les maîtres du monde.

 

Soudain, des éclairs vrillent les ténèbres environnantes. Devant, derrière, tout autour de nous. Et alors que les bois s’illuminent et se noient dans cette intrigante lueur bleuâtre, une pointe de souffrance envahit ma paume avant d’irradier dans mon poignet et finalement remonter le long de mon avant-bras. Je m’efforce de ne rien laisser transparaître de cette terrible douleur qui me transperce. Ne pas montrer le plus petit signe de faiblesse, surtout pas en face d’un combattant de cette trempe. C’est à peine si je laisse s’échapper un soupir soulagé lorsque enfin cette espèce de magie retombe et que l’ombre salvatrice reprend ses droits au-dessus de la clairière.

 

De son côté, mon adversaire ne semble plus vouloir bouger. Pourtant, il ne peut ignorer ce qu’il vient de se passer. Cette force qui s’est manifestée entre les nombreux troncs. Et les appels si particuliers qui l’ont suivie. Je me concentre. Et un sourire étire mes lèvres malgré moi. En dépit de son self-contrôle, quelques mouvements lui échappent de temps à autre. Ce ne sont que des micros gestes, tout légers mais déjà bien trop marqués pour que je ne les surprenne pas. Puis sans crier gare, sa voix émerge, rompant le silence. Enfin, pour la première fois depuis le coucher du soleil, j’entrevois un début de solution à cette situation plus que délicate.

 

Je me concentre sur ces paroles. N’en perdant pas une syllabe. Sa voix me paraît si calme avec un timbre grave mais doux. Etrangement sereine, régulière, sans la moindre trace d’essoufflement malgré tout ce qui vient de se passer. Décidément, on se ressemble beaucoup trop ! Et cette incroyable sensation que j’ai d’être en face de mon reflet dans une sorte de miroir transformant ne fait que croître à mesure que la nuit se poursuit. Comme si… comme si je me dressai contre un autre moi-même, mon équivalent dans ce monde à la fois si proche et si différent du mien.

 

Quelque chose me gêne pourtant. Sa voix m’arrive nettement, avec un timbre aux accents chantants qu’il module à merveille. Et ses pupilles dilatées qui plongent toujours directement dans les miennes. Mes oreilles sifflent. Une sorte de bourdonnement sourd m’envahit et je ne peux retenir mon rire. Quoi ? Tu penses m’avoir avec ça ? Moi, un chasseur du… Non ! Un vampire ! Je secoue la tête, histoire de bien ancrer le terme dans mon crâne, juste le temps qu’il faudra avant de le lui jeter en pleine visage. Penser tromper ainsi un vampire ? Quelle naïveté !

 

- Ça suffit !

 

Ce que ma voix semble enrouée en comparaison de la sienne. C’est vrai que je ne parle plus tellement et ce depuis des années.

 

- Ecoute, beau blond ! Tu auras beau essayé, cela ne te mènera à rien. Ne sais-tu donc pas que moi aussi, j’use de l’hypnose ? Et avec encore plus de naturel que toi !

 

Autant me flatter un peu l’ego avant de poursuivre.

 

- Essaie sur ces jeunots de Fondateurs si tu veux mais apprend une bonne fois pour toute que ta voix n’aura jamais la moindre prise sur moi !

 

Un sourire de défi en réponse. Nul besoin d’en rajouter, il comprend très vite, peut-être même un peu trop à mon goût. Je me retiens de lui rendre son geste. Sans le savoir, il vient de me laisser le temps de récupérer. Hum, il plisse les paupières. Aurait-il des soucis en tête ? Autres que moi ? Les appels se répercutant dans les bois sans doute ! Un mouvement très léger vers la source de ces bruits, sans pour autant me lâcher du regard. Puis, sa voix reprend, libérée de tout artifice. Je pense même y déceler en plus d’une dureté contenue, une pointe de curiosité agrémentée d’un soupçon d’ironie.

 

- Je ne sais pas ce que tu es et ce que sont ces Fondateurs mais une chose est certaine. Malgré la blessure que t’a infligée l’une de nos barrières, tu es encore capable, non seulement, de tenir debout mais en plus de combattre. Tu n’as vraiment rien de commun avec les monstres qui traînent habituellement par ici. Et puis…

 

Il marque un temps d’arrêt, ses yeux inquisiteurs me sondant avec intérêt.

 

- Tu me ressembles bien trop pour être …

 

Il est brutalement interrompu par des cris violents suivi de bruits de lutte. Quoi ! Encore ! Ah non !  Pas maintenant ! Bandes d’abrutis ! Je serre les poings à en avoir mal ! Alors qu’enfin, j’allais avoir un début de réponse !

 

Aucun son ne m’échappe mais, à l’intérieur, je hurle de colère. Et je ne suis pas le seul. Les yeux de mon adversaire jettent de terrifiants éclairs tandis qu’il s’intéresse de nouveau à moi. Je recule sous la menace, sans jamais le perdre de vue, ne serait que d’un millième de seconde. Eclats de métal. D’autres armes pendent à sa ceinture. Cela fait longtemps que je les avais repérées. Armes blanches contre ma précieuse cape. Ça me semble encore équilibré.

 

Attention ! Il bouge ! Quelques tremblements l’agitent avant qu’il ne reprenne le contrôle. Les premiers véritables signes nerveux depuis notre rencontre. Et je crois savoir, sans trop me tromper, ce qui en est la cause, mes poursuivants. Les Fondateurs, des vampires bien plus jeunes que moi mais loin d’être inoffensifs pour autant. Et qui, à l’instant même, doivent eux aussi se heurter à des spécimens comme celui-là. Nous nous affrontons de nouveau du regard. Sa résolution n’a pas fléchi malgré la menace hantant à présent les bois. Celui-là est à moi ! Un adversaire de taille mais aussi et surtout une proie de très grande valeur. Une source de vie, parfaite pour étancher ma soif, une fois notre lutte achevée.

 

Ma soif ! Son sang ! Mes sens sont si fins que je peux clairement l’entendre affluer dans ses veines. Avec autant de netteté que les battements de son cœur. Et il vaudra largement celui de ces crétins de Fondateurs. Un nouveau calice pour remplacer tous ceux que j’ai dû laisser derrière moi. Un calice, un fournisseur et non une victime condamnée au seul trépas comme à mes débuts. Mes besoins ont tellement changés depuis ma naissance au monde des vampires que je ne tue plus aucun être depuis des centaines d’années. Mais au fond de moi, autre chose me retient de lui régler définitivement son compte, à cet archer. Je ne veux pas le tuer et encore moins l’étreindre. La seule idée de l’étreindre, et d’en faire un vampire tout comme moi, me répugne, tout simplement.

 

Bon, c’est bien beau tout ça mais ce n’est pas non plus le moment de s’égarer. Il se tient toujours devant moi prêt à me tailler en pièces et je ne sais toujours rien de sa nature exacte. Ça en devient frustrant à la fin. Voyons, puisqu’il semblait disposé à se présenter avant que les autres abrutis ne nous interrompent, je ne perds rien à essayer de tenter de renouer le dialogue. Et enfin savoir ! A moi de ne pas en dire trop.

 

- Oui ! On se ressemble bien trop ! Au moins, on est d’accord là-dessus.

 

Lui lancé-je sur un ton tout aussi maîtrisé que le sien. Bien lui faire sentir qu’il ne m’impressionne pas le moins du monde !

 

 - Et puis, tu ne ressembles ni à un homme ni aux sorciers ou autres êtres que j’ai l’habitude de croiser la nuit…

 

Ses pâles yeux bleus s’ouvrent tout grand comme si je venais de sortir la pire des âneries.

 

- Quoi ? Tu as dit “hommes” alors…

 

Il se tait brusquement. Zut ! J’ai comme dans l’idée qu’il allait me révéler quelque chose d’important. Peut-être même de dangereux ! En tout cas, cette fois, il a laissé un long moment sa surprise transparaître sur son fin visage. Et bien, s’il croit s’en tirer si facilement, il se leurre complètement ! 

 

- Alors ?

 

Insisté-je en prenant ma meilleure voix d’outre-tombe, genre à se faire pâmer n’importe qui dans la seconde, sauf lui, évidemment, avant de poursuivre sur ma lancée.

 

- Tu vas te décider à me dire ce que tu es ? Ou bien, vais-je devoir le découvrir dans ton sang ?

 

Et sur ce dernier mot, je ne peux m’empêcher d’afficher mon plus impressionnant sourire carnassier. Ce vieux cliché me fera toujours autant fait rire. Quel manque de goût quand même ! Oser croire que je ne pense qu’à planter mes malheureuses canines dans la première chair venue !

 

En tout cas, ça ne marche pas non plus sur lui. A croire que rien ne peut l’impressionner. C’en devient presque désespérant à la longue. Je viens de le menacer, ni plus ni moins, de le vider de son sang et, lui, il reste impassible. Même ses yeux me semblent si vides. J’ai beau essayé d’y lire quelque chose, je ne parviens jamais qu’à me heurter à mon reflet ! Ou au sien ? Va savoir avec tout ce qui se passe depuis notre petite rencontre sous les étoiles. Je me retiens de foncer. La victoire me semble possible mais cette façon qu’il a de garder son tonus, cette pose et cette expression presque détachée de tout me pousse à réfréner mes instincts de chasseur. Comme si, au fond de moi, je sentais que l’attaquer de front serait la plus terrible erreur à commettre.

 

Changeons de tactique. Je recule à pas lents et, en retour, il avance au même rythme. J’avais raison. Nous sommes en parfaite synchronisation. Je jette un œil très rapide autour de moi. Nous sommes toujours dans cette clairière, en terrain découvert, sous une lune éclatante. Etrange ! Ces mouvements de côté me semblent curieusement familiers ! Soudain, je réalise ! Il me tourne autour, comme un loup ! Il me prend pour sa proie ou quoi ? Encore un ! Mon poing se serre sous ma cape alors que rien ne transparaît sur mon visage.

 

Et puis quoi encore ! C’est moi le chasseur ! Le monstre ! La bête ! Le fléau à abattre ! Et pas cette espèce de pâle copie ! Même là, il n’est pas assez livide pour oser songer rivaliser avec moi ! Pas avec un vampire comme moi !

 

La lune vient caresser tout en douceur ses longues boucles dorées ainsi que son visage. Cette chevelure si claire, elle est presque aussi longue que la mienne. Notre ressemblance est vraiment presque parfaite.

 

- Bien, je n’ai plus de temps à perdre. Ce sera donnant-donnant, être de la nuit, humain ou je ne sais quoi d’autre !

 

Je baisse la tête en signe d’assentiment et il continue sur sa lancée.

 

- Au cas où tu ne l’aurais pas encore réalisé, je suis un elfe sylvain…

 

Une ombre passe quelques secondes sur nous, en fait juste le temps qu’il me faut pour encaisser la nouvelle.

 

- Un elfe ?

 

Ma voix résonne si bizarrement à mes propres oreilles. J’ai dû ouvrir un instant la bouche avant de la refermer aussitôt. C’est quand même dur à avaler ! Un elfe ? Je suis sur le territoire des elfes ? Mais ce sont des êtres de romans ! De légendes ! Ils n’existent pas ! Je le regarde, éberlué. Un authentique elfe ? L’ennui c’est qu’en dehors de cette brillante découverte, j’ignore presque tout d’eux. Hormis le fait qu’ils ne soient pas présentés comme étant des êtres exclusivement nocturnes

 

J’avance sans m’en rendre compte et aussitôt, il s’éloigne. Je ne sais ce qui le retient d’attaquer. Fierté, curiosité ou les deux ?

 

Minute ! Moi, je suis un vampire et lui, un elfe ! Et je viens juste de réaliser que si le combat s’éternise, je risque fort d’y laisser ma peau ! Est-ce vraiment prudent de lui révéler ma nature exacte ? Ça pourrait être extrêmement dangereux mais en même temps, je lui ai promis de lui dire la vérité sur moi. Sur ce que je suis ! Une vague d’appréhension m’envahit, me traverse avant de s’évanouir aussi vite qu’elle était venue. Je respire à fond, je dois me calmer. Et puis, je n’ai qu’une parole. Alors, allons-y ! Et c’est en détachant mes cheveux qui retombent en une longue crinière brillante, baignée sous les rayons de la belle dame d’argent, que je lui lance.

 

- Bien. Moi, mon nom est Phébus. Et je suis un vampire. Quoique, si ça ne te dérange pas, je préfère de très loin le terme de chasseur du crépuscule.

 

Par chance, je suis parvenu à conserver un ton calme. Mais il va me falloir trouver une solution, je ne vais quand même pas attendre le lever du jour dans une impasse.

 

- Phébus…

 

Oups, j’ai failli me faire surprendre là. Il joue les statues à la perfection, cet elfe archer. Encore un peu plus et je le laissais prendre l’avantage.

 

- Un chasseur du crépuscule… Soit ! Moi, mon nom est Rivalen.

 

Rivalen… ce nom me rappelle quelque chose. Le seigneur Rivalen, une sorte de vieille histoire qui résonne encore quelque part dans le tréfonds de ma mémoire. Les manuscrits des terres interdites. Non ! Ce n’est pas vrai ! On aurait aussi cela en commun ? Le même âge ! Très drôle, un vampire millénaire face à un elfe tout aussi ancien.

 

Enfin, si ses connaissances en matière de vampire équivalent aux miennes côté elfique, nous devrions avoir chacun notre chance. Quoique, il restera toujours cette différence de taille entre lui et moi. Ou plutôt cet avantage incontestable en sa faveur.

 

Mais quelle bande d’abrutis ! Cette fois, ce ne sont plus ces ordures de cannibales de Fondateurs que j’ai envie d’étriper mais la bande d’imbéciles qui a répertoriés les territoires interdits sans préciser leur nature elfique. Juste des terres sauvages, dangereuses pour nous, êtres de la nuit avec monstres, exterminateurs de tous poils ! En bref tout ce qui fait le quotidien des films d’horreurs chers à une population humaine de plus en plus avide de sensations fortes ! Mais rien au sujet de l’existence des peuples elfiques !

 

Tout autour de nous, les rumeurs de bataille s’intensifient, me tirant de cette triste constatation. Nous sommes toujours en pleine nuit, face à face, visiblement arrivés au terme de la même conclusion alors que des éclairs de défense se propagent de plus belle, en tout sens.

 

Ne plus m’approcher des arbres ! Comme j’ai eu raison de penser cela si j’en juge les appels des autres vampires. Quelques cris mais ça risque de chauffer s’ils croisent le fer avec les copains de Rivalen. Et pas seulement pour eux ! Mais bien pour les deux camps !

 

L’un des arbres réagit ou plutôt je surprends son signal chimique. Comme ça, on se ressemble à ce point ! Toi aussi, tu peux jouer avec les forces de la nature ! Seul le soleil reste irrémédiablement mon ennemi. Heureusement, tu n’as pas encore saisi ce qui se cache derrière mon nom de vampire, Rivalen ! Phébus, le dieu du soleil. Mon plus grand défi ! Prendre le nom du soleil, le seul et unique phénomène capable de me détruire totalement.

 

Mais cela n’arrivera pas, ma prochaine attaque te foudroiera bien avant que la nuit ne touche à sa fin. Je rassemble mes forces, me concentrant au maximum. D’un rapide mouvement circulaire, je saisis, de ma main intacte, l’un des pans de ma cape et la ramène sur moi. Je sais n’avoir aucune chance de le surprendre et ce n’est de toute façon pas dans mes intentions. Sa poigne s’est déjà refermée sur la garde de son épée lorsque j’arrive sur lui, prêt à encaisser le choc.

 

Cette fois, je vais vraiment t’apprendre quelque chose, Rivalen ! On ne tue pas un vampire aussi vieux que moi d’un simple coup d’épée ! Et je vais te prendre ce dont j’ai besoin avant de te fausser enfin compagnie.

 

Le choc ! Elfe contre vampire ! Nous sommes de force comparable et pourtant il suffirait d’un éclat de soleil pour le faire triompher. L’ignorerait-il donc vraiment ? Ou bien serait-il trop noble pour en profiter ?

 

L’environnement vacille à nouveau, nous plongeant dans une autre bulle de réalité. Notre concentration est telle que rien d’autre ne semble plus exister. Le temps lui-même m’apparaît comme ralenti, presque figé, un peu comme si nos deux corps distillaient, goutte à goutte, chacun de nos mouvements. Je me concentre sur les vagues mouvantes de ma cape, y instillant ma plus puissante magie. Une autre charge et il dégaine si vite que je ne surprends même pas son geste. Le métal froid danse, une seule fois, et tranche net au travers du tissu. Douleur naissante, nouveau réflexe conditionné par mille années de non-vie.

 

Sang sombre sous l’abri mouvant de ma cape et magie résiduelle. Durcissement ! Rigidité éternelle ! Ultime parade, la lame chante plaintivement alors que je rejette d’un mouvement sec un pan de tissu réduit à la triste condition d’élytre épinglée d’un unique coup d’épée !

 

Surpris, il ne peut que laisser filer son arme. De mon côté, je viens de sacrifier l’un de mes meilleurs atouts. Autant que ce ne soit pas pour rien. Alors, tachons de le désarmer une bonne fois pour toute avant qu’il ne reprenne ses esprits !

 

Plic ! Plic ! Le sang s’écoule de ma blessure. Odeur de sang. Ivresse de sang. Cela me stimule encore plus. Ne dit-on pas que les bêtes blessées n’en sont que plus redoutables. Et nous sommes toujours très proches. Alors, sans lui laisser le temps d’inspirer une seule bouffée d’air froid, je tente une hypnose.

 

Nos yeux se croisent. Les siens sont d’azur pâle, exactement comme les miens avant. Ma réplique elfique plus que parfaite. Ne puis-je me retenir une nouvelle fois de songer. Ma voix modulée à souhait s’élève alors. Je suis loin d’avoir la violence de jeunes vampires comme les Fondateurs. Fondateurs d’une nouvelle civilisation vampirique rien que ça. Un nouvel univers de vampires fondé sur le sang des vampires ancestraux.

 

Alors que ma voix chante, une odeur chaleureuse s’impose à la finesse de mes sens. Celle d’un précieux liquide rougeoyant. Celui qui s’échappe d’une infime plaie, roulant comme autant de larmes écarlates sur sa peau d’ivoire. Je jette un regard cuivré sur ses blessures. Rien de grave. Juste quelques égratignures sur sa main et son poignet lorsque je l’ai désarmé. Il ne m’en faut pas plus pour changer d’idée !

 

Détente animale, cette fois, c’est le fauve qui sommeille en moi qui s’élance. Ma cape se soude à moi tant ma vitesse est grande. Comparable à celle de ses fichues flèches. Et cette fois, il réagit trop tard ! Enfin ! Pas grande chose, juste quelques poils de secondes en retard ! Mais largement assez pour que je lui tombe dessus.


A Suivre ...

Par Liry
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Samedi 12 juillet 2008

Je m’arrête, surpris. C’est étrange, j’aurais cru ressentir quelque chose de différent. Quelque chose de plus, comment dire ? Effrayant ? Extraordinaire ? Alors que là, c’est tout aussi banal que de traverser une rue ou de marcher le long d’un chemin de terre. S’il n’y avait pas ces quelques statues servant de bornes, je penserais volontiers être resté dans le même monde, celui où ce soir encore s’étendait mon ancien domaine. Pourtant, elles sont bien là. Je regarde le passage ou plutôt, cette ligne muette qui nous sert de frontière. C’est si simple à traverser, si facile de passer d’une terre à l’autre…

 

Si simple ! Trop simple !

 

Attention ! Mes sens toujours aussi en alerte hurlent. Je bondis en arrière sans même comprendre ce qu’il m’arrive.

 

Sensation de danger, mon corps a une nouvelle fois réagi plus vite que moi. Et cette menace qui est toujours présente ! Elle est si forte qu’elle en devient presque palpable.

 

Je reste immobile, un moment. Quelque chose se passe. Je sais pertinemment pouvoir compter sur mes réflexes.  Mais là, je suis plus qu’étonné. Des cris, des animaux qui fuient en hurlant. Je me dresse un instant, déployant enfin ma cape bleu nuit ornementée de motifs où l’argent le dispute au jade.

 

Enfin, j’y vois clair. Encore eux ! Là, je suis plus que surpris. Ils ont donc osé ! Eux aussi sont passés. Ma surprise est immense. Ignoreraient-ils donc ce que sont ces lieux ? Et les risques qu’ils encourent à franchir cette si fragile limite.

 

Clac ! Un craquement. Une branche qui se rompt. Un ricanement m’échappe malgré moi. Pas très discret pour un chasseur du crépuscule. Je m’éloigne, jetant un ultime regard aux statues ternies. Rester là ne sert à rien. Autant les attirer ailleurs et peut-être en vaincre quelques-uns. Ça a beau être des amateurs, fraîchement transformés, je dois quand même m’en méfier.

 

Je me fonds dans l’ombre mais elle n’est plus aussi rassurante. Est-ce dû au solstice ? Non ! Il y a autre chose. Ça plane dans l’air, vibre dans les courants, depuis que je suis passé de l’autre côté. Une fragrance presque familière qui me pousse vers le septentrion.

 

Soudain, je les vois. Des bois, là juste de l’autre côté d’une longue prairie à découvert. Des bois, un labyrinthe de verdure et d’épines où je pourrais enfin les égarer.

 

Je jette un regard circulaire, embrassant tout le périmètre. Rien, pas âme qui vive. Juste des chevaux, blancs, élégants sous la moiteur de la nuit. Ils sont seuls ! Personne pour les veiller ? Tant mieux ! En plus, ils sont calmes et ne devraient pas me gêner. Si j’arrive à jouer finement, ils n’auront même pas l’occasion de hennir et encore moins de se cabrer.  

 

Que ? Une barrière se dresse soudain devant moi. Obstacle dérisoire ! Je l’examine en un clignement de paupières. J’avance pour enjamber ce drôle d’objet, étrangement sculpté. Comment dire ? C’est à la fois robuste et ciselé avec finesse. C’est bien la première fois que je vois un tel ouvrage pour de simples montures. Quoique, j’en ai rarement vues d’aussi resplendissantes.

 

Ma main se pose sur le bois et là, surprise ! Il s’éclaire. Ah ! Je ne peux retenir un gémissement tant cela est douloureux ! On dirait une sorte de lueur, presque aussi forte que celle du…

 

Je l’effleure encore, juste un frôlement, et un nouveau cri m’échappe tant ma souffrance à ce bref contact se fait intense ! J’enrage ! Autant de douleur que de surprise ! Là, si mes poursuivants n’ont rien entendu, c’est qu’ils sont tous devenus sourds !  

 

Qu’est-ce que je disais ? Ils sont déjà tous sur mes talons ! Et progressent à vive allure ! Les chevaux semblent se réveiller. Ils s’agitent.

 

Pour l’instant, toujours aucun signe des propriétaires mais vu le tapage imminent, cela ne devrait plus tarder.

 

Face à l’urgence, je prends mon courage à deux mains, empoigne de nouveau le bois et, malgré la souffrance qui me vrille les bras, franchit d’un bond l’obstacle. L’herbe où j’atterris est douce et humide, les chevaux se rapprochent. A voir leur allure, étonnement placide, remuant à peine leurs longues crinières, je ne risque pas de prendre des coups de sabots.

 

Visiblement, ce n’est pas ma modeste personne qui pourrait les effrayer. Comme s’ils sentaient que le danger ne provient pas de moi mais des…

 

Je me frappe soudain le front.

 

Arrête de délirer et avance, triple idiot. Tu attends quoi ? Que le clan des Fondateurs te tombe dessus ! Fonce vers le bois ! Un dernier regard vers les fiers animaux. Leurs crins glissent et ondulent en une danse fluide le long de leur nuque ivoirine. Une telle sensation de légèreté, de liberté. Soudain, je réalise que les autres, les Fondateurs ne les auront jamais.

 

**********

 

La forêt, enfin, je m’y engloutis. Des arbres frêles, aux écorces veloutées, m’entourent aussi sûrement que le silence nocturne. Et mes poursuivants ? Ils sont là, bien sur, comment pourrais-je seulement en douter ?

 

Un son qui fend l’air. Une ombre file droit vers moi. Assaillant redoutable mais aussi lent qu’un gastéropode asthénique. Je l’esquive et le déséquilibre d’un unique coup. Il s’effondre au sol. Loin au bas des racines. Je jette un œil stupéfait vers le bas. Ça s’est passé si vite que nous nous sommes presque envolés au sommet des arbres. Ensuite, l’autre, mon adversaire, a lourdement chuté sur le sol. Assommé. Mais déjà invisible à mes yeux. Etonnant, presque effrayant sachant que, normalement, même les insectes ne peuvent se dérober au plus infime de mes regards.

 

J’hésite un peu, bien que je veuille tant descendre, récupérer cette proie de choix qui vient de m’échapper. Moi qui suis tellement affamé. D’autres suivent encore. Les cimes, je ne pensais pas être si haut. Il faut dire que tout c’est passé si vite. J’ai littéralement escaladé les écorces. Ces arbres sont vraiment gigantesques et c’est assez troublant. Puisque lorsque j’y suis entré, cela ne ressemblait guère qu’à un simple bois, délicieusement aéré et maintenant…

 

Je frémis. Moi, qui suis sensé être plus mort que vivant. Si tous ces superstitieux savaient. J’hume lentement l’air si frais, délicat, vibrant. Une autre magie glisse sur les courants, les imprégnant de mille senteurs, plus enivrantes les unes que les autres. Certaines sont si capiteuses qu’elle me ferait vaciller. Du moins, si j’étais encore un homme.

 

Soudain, ma paume me relance. Je la regarde et une grimace m’échappe. Une trace de brûlure, presque au fer rouge, sur ma peau si blanche. Cette barrière était bien double. Et je viens de réaliser qu’elle m’a blessé bien plus que je ne l’aurais imaginé.

 

Des mouvements sur le sol. J’ai eu tord de relâcher ma vigilance et m’apprête à filer.

 

Stop ! Danger ! Un autre de mes réflexes et trois projectiles sifflent au raz de mon nez.

Je glisse et chute. Ce qui, paradoxalement, loin de me nuire, me soustrait à la salve suivante.

 

Et je plonge vers le sol avant de me rattraper enfin à l’une des branches. Et les autres qui arrivent. Mais je n’ai guère le temps de m’y attarder. Ça recommence et fuse de tout côté. Des archers ! Et pas n’importe lesquels. Si émérites que les arbres ne semblent même pas les gêner.

 

Ne plus s’éterniser ici !  Ma cape déployée, je me laisse enfin tomber sur le sol. Un autre choc alors que tout s’illumine le temps d’un souffle d’un éclat phosphorescent. Quelque soit la source de cette magie, elle existe bel et bien et monte en puissance. Je m’affaiblis ! Alors que l’approche de l’aube est encore si lointaine ! Mais enfin, où suis-je donc tombé ?

 

Mon, heureusement, très court malaise dissipé, je décide de reprendre ma course sur une voie de branches et de sève.

 

Aussitôt, au premier geste, une nouvelle volée de flèches fend les airs tout autour de moi. Mais comment ? Ma cape est mimétique ! Et nous sommes quand même en pleine nuit ! Personne ne devrait me voir à moins de…

 

Totalement plongé dans cette course contre la mort et toutes ces pensées qui se bousculent dans ma tête, je me sens soudain happé vers le sol. Un peu comme si une sorte de puits venait de s’ouvrir juste sous mes pas.

 

A croire que les arbres se sont reculés ! Un bref rire m’échappe à cette pensée qui me semble  si saugrenue ! Un retournement et hop ! Je suis un peu comme les chats, je retombe toujours sur mes pattes.

 

Je me redresse. Ce n’est qu’une clairière. Une simple clairière ouverte au milieu des bois. Soudain, une sensation de vertige s’empare de moi et tout se met à tournoyer. Je ferme les yeux et me calme. Je les rouvre et tout se fige enfin.

 

Je considère un moment les arbres. Ils ne sont pas si loin. Ce serait si simple de chercher de nouveau leur abri. Non ! Avec la magie qui les enveloppe, ce serait trop risqué ! Et puis, j’ai une autre idée, en jouant finement, j’arriverais peut-être à débusquer l’un de ces fichus archers.

 

En plus, je n’ai même pas à attendre, d’autres flèches filent vers moi. Toujours aussi vite. Je les bloque tous. Elles sont précises et je ne peux me permettre la moindre erreur. Je les pare encore et encore. Toutes sont légères et brisent le silence de leur tranchant. Malgré la finesse de mon ouie, je ne peux localiser leur propriétaire mais je sais qu’il est là.

 

Chaleur, vie intense, son corps est aussi brûlant que le mien est froid. Du moins, semble froid. Il hésite ? 

 

Est-ce dû à ma résistance ? Ou bien se demande-t-il ce que je suis vraiment ? Au moins là, nous sommes à égalité ! Et bien que je rame dans le brouillard nocturne, au moins une chose m’apparaît dans toute sa clarté ! Il ne lâchera pas ! Et bien, soit !

 

Je reste immobile, reprenant mon souffle. Puis, avec des gestes lents, je ramène ma cape sur moi. Plus qu’un simple tissu, en réalité, mon dôme protecteur.

 

Quoi ! Ma respiration se bloque d’un seul coup alors que je me fige sur place. Des traits passent au raz de mes tempes. Je reste un moment les yeux grands ouverts sous le coup de la surprise ! Il ne me voit pas. Non ! Il ne peut pas me voir et pourtant… Cela ne l’empêche pas de viser.

 

D’autres sifflements ! Encore ! Mais combien en a-t-il à la fin !? Mes bras les parent tous, ma cape jouant à la perfection son rôle de défense. Fluidité, rudesse, mouvements. Dans un seul élan, je m’envole et atterris à l’autre bout du champ.

 

D’autres flèches fusent. Pourquoi n’en suis-je même plus étonné ? Lui aussi se déplace. Mais pas encore assez ! Feinter, l’obliger à bouger. Tout en évitant ses traits de plus en plus aiguisés.

 

Incroyable ! Plus ça avance et plus je réalise que son habileté et ses réflexes sont comparables… aux miens ! Serai-je donc revenu sans le savoir sur le territoire de chasse des êtres de la nuit ? Mon propre instinct de prédateur se réveille. Une telle prise, je ne peux la laisser filer !

 

Soudain, je les vois !

 

Quelques éclairs très fins. Enfin quelque chose qui peut m’être utile ! L’éclat de la pleine lune sur une sorte de lame. Ce fut très bref mais cela ne m’a pas échappé ! Aussitôt, je me plonge dans le royaume des herbes. Des impacts sur le sol. Il ne sera donc jamais à court.

 

Mais une chose est sûre maintenant, contrairement à ses flèches, lui, il est bien seul ! Un solitaire comme moi ! Je rampe presque entre les tiges, dissimulant au mieux mon approche, tel un félin s’approchant de sa proie. Les herbes se ploient. Je décris tant de mouvements, ne perdant pas même l’espace d’une seconde l’origine de ses tirs brillants. Et il ne bouge pas !

 

Croie-t-il tant en sa force ? Ou ne me remarque-t-il simplement pas ? Plus ?

 

Sa chaleur, la seule chose qui le trahit. Je me concentre. Sur lui, bien sur mais pas uniquement. Cette chose qu’il tient en main. Qu’il imprègne de son odeur.

 

Mes yeux, la lune passe derrière les nuages. Les herbes me frottent la peau. Ma cape glisse sur mon ordre. J’enroule précautionneusement certains des pans autour de mes bras.

 

Ce disque d’argent au-dessus de ma tête encapuchonnée, l’air qui tourbillonne. Et puis, le vent qui se joint enfin à la fête, me caressant longuement avant de se couler vers l’autre. Je l’imagine déjà en train d’humer mon odeur quoique je sache qu’elle est plus que légère, presque indécelable…

 

Masses sombres et cotonneuses suspendues entre ciel et terre. Et revoilà une nouvelle ombre enveloppant avec tant de jalousie l’éclat de la lune, nous replongeant au cœur d’une nuit aveugle. Comme des mains devant nos paupières. Ombre protectrice et alliée, complice de toujours.

 

Je bondis en un seul geste ! Aussitôt des pointes de riposte fondent droit sur moi. Je les évite toutes. Enfin presque puisque certaines d’entre elles traversent mon lourd tissu protecteur. Mais je ne ralentis pas. Je suis parti aussi vite que possible et je ne compte pas abandonner. D’autres, encore ! Il se relève surpris alors que je décolle littéralement. Je l’attrape presque. Il se dégage in extremis.

 

J’enrage ! Mais mes lèvres s’étirent le temps d’un bref sourire. J’ai quand même gagné quelque chose. Ce fil qui ne cesse de me menacer, de me faire voler en tout sens.

 

Clac ! Un bruit sec. Je l’ai sectionné. Et je ne compte certainement pas lui laisser le temps de réparer.

 

Je me concentre, rassemble mes forces. Une certitude s’est fait jour en moi ! Le reste de l’arme doit lui aussi voler en éclats ! Je le tiens toujours par un fil tenu. Je ne l’ai pas lâché. Je l’attire vers moi d’un mouvement sec et puissant.

 

Aussitôt, il le lâche. Surpris, je suis entraîné par ma propre force. Bien sur l’autre en profite pour s’éloigner mais je tiens toujours son fichu arc entre mes mains.

 

Un geste, et je broie le tout entre mes doigts avant de replonger sous l’effet d’une nouvelle attaque. Bien sur, il en faut plus pour l’effrayer ! Décidément, cette nuit qui devait être la plus courte de l’année est maintenant sur le point de devenir la plus longue de ma vie.

 

Deux autres gestes. Il se méfie. Les bois l’appellent. Oh non ! N’espère pas te remettre hors de ma portée. Je m’élance. Cette fois, nous sommes face à face.

 

Mes mains l’agrippent mais il me repousse, j’ai juste le temps d’entrevoir son visage. Et ô surprise, il est presque aussi pâle que moi !

 

Je reste un bref instant immobile sous le choc de cette si étonnante découverte alors qu’il se rue sur moi ou plutôt sur ma cape, faisant apparaître mon visage !

 

Et je peux voir alors les yeux de mon assaillant s’ouvrir tout grands, presque autant que les miens quelques secondes auparavant ! Découvrir l’étonnement qui se peint sur son visage au tient d’ivoire. Il faut reconnaître qu’en dehors de ses oreilles fines et pointues, nous avons pratiquement le même reflet !

A suivre ...

Par Liry
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Mardi 8 juillet 2008

Bonjour, voici le retour du chasseur du crépuscule...
Voyons où ses pas vont le mener


Au-delà de l’aurore

  

Cette histoire est la mienne. Je suis un chasseur du crépuscule. Je n’ai pas toujours été ainsi mais j’ai fini par accepter et aimer cette nouvelle vie. Et depuis, j’ai toujours pensé que rien de pire ne pourrait m’arriver et pourtant…

 

********

 

Solstice d’été, à l’approche de la nuit la plus courte…

 

Je regarde l’énorme pendule avant de me retourner vers cette fenêtre qui me captive bien trop. C’est étrange. Normalement, je devrais encore dormir mais, le besoin de sommeil me quittant à mesure que les années s’écoulent, cela fait déjà de nombreuses heures que je suis éveillé.

 

Pour l’instant, je suis debout, presque aussi figé que les statues qui m’entourent. Je ne fais rien. J’attends. J’attends simplement dans la quiétude la fin du jour, goûtant au maximum ses derniers instants. Le front posé contre une vitre presque chaude, j’observe la magnificence de la nature. La vie qui en déborde ne cesse de m’appeler, de m’attirer irrésistiblement au dehors. Un peu comme la flamme qui attire le papillon.

 

Bientôt, attend encore un peu. Bientôt tu quitteras une nouvelle fois ces lieux. Une autre nuit, une autre chasse. Ne cesse-je de répéter en moi.

 

Le soleil décroît, teintant l’azur de sang. Si j’étais superstitieux, j’y verrais sans doute un signe funeste mais j’ai vécu bien trop longtemps pour y accorder une quelconque importance. Au contraire, plus je contemple le ciel, bien à l’abri derrière mes tentures ajourées, plus je le trouve beau, chaleureux et si apaisant.

 

Le temps s’écoule, s’étire. La fraîcheur monte sous les accords monotones des cigales. Quelques crapauds croassent dans leur coin alors que d’autres voix se joignent au chœur ambiant. Puis le silence vient soudain tout envahir, étouffant l’espace d’un éclair l’ensemble de ces chants.

 

C’est très bref mais suffisamment étrange pour retenir mon attention. Surtout que cela se répète…

 

Je n’aime pas ça. Quelque chose ou plutôt quelqu’un a effrayé et effraie encore mes ‘chiens de garde’ involontaires. Je ferme les yeux, peu désireux de les brûler à la flamme encore trop vive de l’astre en fuite, et me concentre uniquement sur les sons. Les bruissements des herbes, la respiration faible des êtres tout autour de moi, les murets où courent les insectes.

 

Calme, tout est si calme, trop calme. La réalité s’efface, il ne reste rien que le vide lorsque j’arrive enfin à rayer les innombrables vies animales de mon champ de conscience. Soudain, un autre bruit, plus fort, plus lourd. Sans doute inaudible pour un homme normal mais je ne le suis plus depuis tant de temps. D’autres sons suivent, pas légers, démarches souples sur le gravier.

 

Deux, quatre, six, huit…

 

Je les compte. Des membres du clan des Fondateurs. Cette fois, ils sont venus en nombre. Le soleil, a-t-il enfin disparu ? J’ouvre les yeux, il n’est pas encore totalement couché. C’est risqué mais je ne peux rester planté là ! Il me faut sortir ! M’enfermer ne ferait que me condamner.

 

Seul, même si j’ai l’avantage de la force, je n’ai aucune chance, je le sais !  

 

Je me dirige avec lenteur vers l’issue la plus proche avant de rejoindre, je l’espère, l’une de mes cachettes. Je vois bien laquelle conviendrait le mieux et elle est toute proche. Guère plus d’une trentaine de mètres à parcourir. Ça devrait marcher. J’entrouvre la porte, guettant la première occasion.

 

Cette sortie, dire que je l’avais imaginée pour échapper à d’éventuels exterminateurs humains. Espérons qu’elle suffira face à mes semblables.

 

Ah ! Une dernière chose ! Ma présence ! Bien leur faire sentir que je suis chez moi, quelque part dans cette vaste maison.

 

Voilà, il ne me reste plus qu’à partir. Je ne suis pas certain de réussir à cent pour cent mais je préfère de loin essayer de sortir que de devoir tenir un siège dont l’issue ne pourra que m’être défavorable.

 

Ça y est. Le moment est arrivé. Je franchis le seuil à l’instant précis où les derniers rayons du couchant viennent frapper mon piège de miroirs. Je retiens ma respiration.

 

Heureusement, je n’ai même pas le temps d’attendre. Le résultat est immédiat. Ils noient tout de leurs cruels éclats. Et c’est sous le couvert de leur mortelle protection que je m’élance et cours aussi vite que me le permettent mes jambes.

 

Mon cœur cogne avec force dans ma poitrine lorsque enfin j’atteins mon but, l’un de mes meilleures planques. Parfaite et pourtant si proche de ma demeure. Vue de loin, elle ressemble à une sorte de niche pourrissante, jetée au sommet d’un arbre mourrant. Je me laisse tomber sur le sol dans une odeur de moisi. Il me faut récupérer. Cette course effrénée ainsi que l’escalade qui a suivi m’ont à peine pris plus d’une seconde, aussi, maintenant, j’ai besoin de souffler. Mes battements reviennent à la normale alors que mes yeux ne quittent pas le spectacle qui se déroulera d’ici peu. Dès l’extinction des feux.

 

Je sens la tension monter en moi. Des tremblements m’agitent. J’ai envie de fuir. Tout de suite ! Réflexe animal !

 

Mais je ne suis pas cela. Je peux me contrôler. Je balaie les environs du haut de mon étrange tour de guet. Face à mes sens exacerbés, même un moucheron ne pourrait s’échapper.

 

Enfin le crépuscule tombe. En contrebas, les autres se sont déployés et s’apprêtent à rentrer. Je m’aligne sur eux, sur leurs gestes. Loin de me gêner, l’obscurité triomphante me renforce, devenant ma plus précieuse alliée. Un geste d’une extrême lenteur. Presque invisible, je me coule vers le bord cotonneux. Je me poste, prêt à bondir.

 

Mes muscles se tendent. Je retiens ma respiration, mon cœur s’emballant malgré moi. A la première occasion, je les laisse derrière moi.

 

Ça y est. Tous se sont engouffrés. Des bruits ! Des chocs contre les murs, mes meubles qui se renversent.

 

L’attente se prolonge. Juste quelques secondes autant dire une éternité.

 

Et plus elle se prolonge plus ma colère s’élève et gronde ! Heureusement, je sais la juguler ! Mes poings se crispent ! Dire que c’est pour échapper aux hommes que j’avais tout échafaudé. Echapper à leurs tueurs, bon sang, mais pas à mes semblables ! Je regarde toujours cette demeure qu’il me faut désormais abandonner. Mais ce ne sont jamais que des pierres qui de toute façon finiront par s’éroder et s’effriter avant de retomber en poussière de ciment.

 

Comme toutes les autres... pense-je en regardant les maisons avoisinantes, à la fois si lointaines et si proches.

 

Elles aussi finiront par s’effondrer. Rien ne dure éternellement. Même pas nous bien que qu’en théorie, nous en soyons capables.

 

Le vacarme augmente dans le ventre de ce qui, à présent, fut mon repère. Pas vifs et cris de rages entrecoupés de jurons ! Un instant de relâchement ! D’énervement ! Perte de cohésion ! Enfin, une brèche se forme. Un angle libre dans lequel je vais pouvoir m’engouffrer à la vitesse de l’éclair. Ma seule chance ! A moi de ne pas la gâcher !

 

Une seule détente ! Digne des plus puissants félins ! Et je plonge, me reçois sur le sol sans un bruit. Juste un regard jeté dans mon dos et je fuis. La voie est libre mais je n’aurais guère plus que l’espace de deux ou trois battements de cœur pour m’enfuir ! Je fonce ! Je ne dois pas hésiter ! Ils sont extrêmement vifs mais moi aussi !

 

La nuit m’enveloppe dans son manteau froid. L’ombre et le silence tout relatif, les tons bleus si foncés du ciel.

 

Des pas, des craquements. Je me retourne juste un instant. Trop froids pour être des humains. Ce sont eux ! Ça y est ! Ils viennent de réaliser ! Ils viennent de se lancer sur mes traces ! J’ai l’avantage de la vitesse mais reste la magie propre à notre peuple ! Et là, tout va sérieusement se compliquer s’ils attaquent ensemble.

 

Alors, cours !

 

Ne pas céder à la panique ! Je suis un chasseur comme eux ! Et l’une des zones périlleuses, menant aux frontières des mondes, est toute proche. Ma dernière ressource. Plonger là-dedans plutôt que de devoir finir comme mes anciennes proies. Tué pour tué ! Je préfère encore tout tenter !

 

***********

 

Je n’ai pas cessé de courir. La limite se rapproche mais voilà que se dresse un obstacle imprévu ! Chaleur intense, juste avant l’entrée de ces territoires interdits. Des humains ? Dispersés en bandes ? Je reste un moment, immobile, en arrêt. Prenant bien le temps de les observer, de les jauger. Pas de doute, ce sont bien eux ! Et presque tous des jeunes, quel dommage ! Je ne dois pas m’attarder près d’eux. Les autres, mes poursuivants, ne feront peut-être que passer mais ils pourraient tout aussi bien s’en repaître. Dans un sens, cela m’offrirait un répit inespéré mais cela me déplait.

 

Je me faufile donc, abordant le premier des trois groupes se dressant sur mon chemin, bien décidé à le traverser le plus vite possible. Quelques jeunots se retournent sur mon passage, me regardent mais aucun n’ose me parler. Je m’efforce toujours d’avancer à pas lents. Ne pas paniquer. Même si les autres sont sur mes traces, je ne dois rien montrer. Ces hommes sont peut-être plus faibles que nous, êtres de la nuit, mais ils sont aussi loin d’être inoffensifs.

 

Enfin pour l’instant, ça a l’air de marcher, je progresse à pas mesurés. Avec ma tenue plutôt classique, jeans et t-shirt, je passe relativement inaperçu. Seuls mes longs cheveux serrés contre ma nuque et ma précieuse cape, pour l’instant repliée, me distingue quelque peu des autres.

 

Quoique je dois quand même avoir l’air un peu étrange. Du moins, si je me fie aux regards curieux de certains spécimens. Tiens ? En voilà qui viennent à ma rencontre. ô rien de bien méchant, juste l’envie de rompre la glace. Bandes d’abrutis ! Comme si je n’avais pas assez d’ennuis !

 

J’accélère, mettant le maximum de champ entre eux et moi !

 

Ne pas les laisser trop approcher. J’ai soif, si soif avec cette course. J’ai tant besoin de récupérer. De reprendre des forces et je crains de ne pouvoir me contrôler s’ils continuent à avancer.

 

J’aborde le second groupe. Ceux-là sont en nombre. Je souris un peu malgré moi : au moins cela leur laisse une chance avec ceux qui me courent après.

 

Des chuchotements me parviennent en tout sens, je les intrigue. Aucune de leur messe basse ne m’échappe. L’animosité que j’éveille chez certains d’entre eux. Je la sens croître et enfler. Un danger que je ne peux me permettre de négliger. L’affrontement ne me fait pas peur, j’ai de nombreux avantages en réserve. L’effet de surprise n’étant pas des moindres. Mais avec la meute lancée à mes trousses, ce serait plus que mal venu.

 

Tiens ! L’un des fiers à bras de service s’avance. Trop lourd, trop lent ! Je l’esquive sans problème et presse le pas, les laissant tous loin derrière moi.

 

Enfin, j’approche de l’ultime rempart, le troisième groupe. Un dernier petit groupe béat, qui ne sourcille même pas sur mon passage. A les voir, tout devrait être bien plus simple quoique…

 

Je tends un instant l’oreille, surprenant leurs rires, leurs plaisanteries, certaines remarques plus que désobligeantes mais je n’en ai cure. Je n’ai ni le temps ni l’envie de me pencher là-dessus.

 

La noirceur, enfin. Je m’y plonge avec délice ! Des limites, les bornes que nous seuls sommes capables de reconnaître. Une ultime hésitation et je les franchis. De toute façon, il ne me reste guère d’autre choix !

 

A Suivre ... 

Par Liry
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