Survolant une cité en passe d’être réduite à l’état de ruines irrécupérables, Obsidienne s’apprête à livrer une bataille qu’elle sait être décisive. Elle se concentre, rassemblant ses pouvoirs de dragon terrestre.
Le sorcier engage les hostilités à grands coups de vagues et de rafales. Assauts qu’elle arrête d’un seul souffle comme les précédents. Mais la femelle a une hésitation. Quelque chose de familier plane autour de cet homme. Et cette magie qu’il emploie a un relent bien particulier. Les naseaux d’Obsidienne s’ouvrent de fureur en reconnaissant les pouvoirs de certains de ces congénères, de nouvelles victimes. Encore, mais combien de dragons sont-ils donc tombés sous ses coups !?
Le combat se poursuit. Cette fois, c’est la dragonne terrestre qui lance son attaque magique. Le résultat ne se fait guère attendre. Un voile de brumes s’élève rapidement, venant noyer l’ensemble de l’ancienne cité sous un cocon blanchâtre et glacial. Malheureusement, cela n’a guère d’effet sur Grallen qui réplique aussi sec. Un puissant vent se lève, balayant une bonne partie du brouillard naissant.
Impressionnée mais non découragée, Obsidienne reprend de l’altitude, renforçant malgré son premier échec, son barrage brumeux. Aussi fort que soit Grallen, il ne pourra jamais venir à bout du sortilège. Et même un simple nuage peut parfois s’avouer être le meilleur des alliés. Pourtant le doute l’envahit par instant. Sera-t-elle encore assez forte pour rivaliser avec lui ? Elle ne le sait pas vraiment. Ce n’est pas la première fois qu’elle l’affronte. Lui et l’un de ses acolytes ont autrefois emporté son compagnon alors qu’elle était à peine plus âgée qu’Ambre. Elle-même ne dut sa survie qu’à une chute vertigineuse, ailes brisées, dans les profondeurs de son premier refuge. Il lui fallut ensuite des années pour récupérer avant qu’elle ne fonde un nouveau nid et donne naissance à ses premières filles.
Le jour avance vers sa fin. Les salves s’enchaînent. Les roches bougent, la magie opère. Et alors que le nid semble se figer dans le temps, la brume s’obstine toujours à remonter après chaque attaque. Les yeux pâles d’Obsidienne la perce sans difficultés. Et c’est là qu’elle comprend que le danger ne vient pas uniquement de Grallen. D’autres le soutiennent. Des sorciers montés sur d’étranges barques, en fait, des chars qui glissent entre les pans du manteau diaphane. Cette bataille s’annonce encore plus rude que prévu. Mais ce sorcier, aussi redoutable soit-il, ne la tient pas encore !
Comptant de son habileté et de sa vitesse, elle file entre les obstacles et se concentre de nouveau sur son sort de brumes en y ajoutant un petit plus. Une odeur proche de celle du souffre envahit aussitôt l’atmosphère. En réponse, le vent se lève à nouveau avant de se mettre à tourbillonner de plus en plus vite et de fondre droit sur la dragonne. Obsidienne n’a pas d’autres choix que de se poser en urgence. Approcher du sol. A la fois sa faiblesse et sa force. Que ce sorcier pense la tenir s’il y tient mais elle est loin d’avoir dit son dernier mot.
Et se positionnant pour user des forces de la terre, elle lance une nouvelle attaque. Un simple mouvement et les flammes montent jusqu’aux nuages sans même que Obsidienne n’éprouve le besoin de souffler. L’air devient suffocant alors que les courants reprennent de l’ampleur. Roche et flammes contre vent et sorcellerie ! Mais aucun des deux belligérants ne parvient à prendre le dessus. Les brumes s’évanouissent, balayées à la fois par le brasier d’Obsidienne et le vent du sorcier. Et la dragonne enchaîne, cette fois, avec des attaques terrestres, creusant le sol d’énormes failles. Ne pas se laisser aller. Maintenir le rythme, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus un lieu où se cacher ou survivre. Obsidienne est imposante, forte et très rapide mais le sorcier, lui, a l’avantage de ne pas être perpétuellement à découvert. Une à une, les dernières tours s’effondrent avec fracas mais ça ne suffit pas. Pas encore !
Un sifflement à ses ouies. Une arme de jet, un harpon. Elle s’aplatit sur le sol, se couvrant de son manteau magique. Elle serre les mâchoires, s’empêchant de souffler. Se réfugier un instant dans l’immobilité. Ne pas se trahir…
Des chevaliers ! Mais pourquoi ne les remarque-t-elle que maintenant ? Elle hume l’air. Des courants magiques. Ce Grallen les a dissimulés sous des courants magiques. Elle les regarde. Ils tentent de l’encercler sous les directives du sorcier ravisseur toujours debout, bien droit, sur sa plate forme malgré la violence des attaques de la dragonne.
Ces chevaliers, une nouvelle menace dont elle va devoir tenir compte. Mais peut-être a-t-elle une chance si elle parvient à les distraire. Ces hommes ne sont pas comme les sorciers. Eux, ce sont les richesses de son nid qu’ils convoitent et non les dragons qui y vivent. Elle voit bien une solution. Mais cela va lui coûter une grande partie de ses forces. Espérons que cela ne sera pas en vain.
Elle frappe le sol et une longue faille s’ouvre sur l’une des chambres les plus superficielles dégageant une coulée métallique brillant sous les derniers rayons du soleil. De l’or pur figé en une incroyable mare de lumière.
Obsidienne ne peut supporter longtemps cet éblouissement et reprend son envol, contemplant les hommes en train de se précipiter vers cet incroyable butin. L’autre semble juste contrarié mais il n’abaisse sa muraille de vents pour autant. Le feu, il craint toujours le feu et préfère laisser les chevaliers se perdre dans leur pillage plutôt que de rompre sa concentration face aux attaques flamboyantes. Oui, aussi étonnant que cela puisse paraître de la part d’un ravisseur de dragon, Grallen ne maîtrise pas le feu. Obsidienne s’en est vite aperçue et elle ne lui fera pas de cadeau.
Exactement comme son adversaire, comme en témoignent les éclairs que, cette fois, il lui lance. Un passage en rase-mottes et la force du dragon terrestre se fait à nouveau sentir. Un raz de marée de feu balaie tout sur son passage à l’exception de la courte zone étroitement protégée par le dôme venteux.
Lorsqu’elle remonte, le sol est presque entièrement dégagé. Le sorcier ravisseur la défie toujours alors que ses acolytes se sont comme volatilisés. Tout comme les chevaliers et la plupart des engins qui ne sont plus que cendres et métal fondu à l’exception des quelques barques de capture.
Elle allait fondre sur elles pour les renverser à défaut de les jeter dans la vagues lorsqu’un choc terrible la fait partir en vrille. Et elle heurte violemment le sol en soufflant le plus fort possible. Si ces choses ne brûlent pas, il n’en est pas de même pour les hommes. Cette douleur lancinante. Ses ailes, elle ne les a pas vu attaquer, noyés dans les brumes, et ils sont parvenus à l’atteindre, transperçant cruellement ses larges ailes.
Refusant de se laisser abattre en dépit de la douleur, elle frappe le sol, avec encore plus d’acharnement, et, sous les cris des dizaines de chevaliers présents sous les terres, la faille s’effondre, se refermant sur elle-même. Puis, en quelques charges rageuses, elle expédie le reste des armes au bas de la cité pilier.
Une bien maigre victoire et elle a à peine le temps de respirer que le sorcier contre-attaque à son tour. Ses attaques de foudre deviennent si intenses, si rapprochées, qu’elles finissent par la contraindre à reprendre la voie des airs, et, en même temps, annoncent la fin imminente du combat. Au moins, Obsidienne a la satisfaction de savoir sa fille au loin. Ambre, elle sera sans doute la dernière à voler sur ses eaux avant longtemps. A présent, c’est une certitude. Mais Obsidienne n’abandonnera pas la lutte pour autant. De toute sa hauteur, elle toise le ravisseur qui lui fait face, espérant bien le blesser à défaut de pouvoir le mettre définitivement hors d’état de nuire.
Elle s’élève une nouvelle fois, le plus haut que le lui permettent ses ailes agonisantes. Sa dernière charge sera aussi la plus terrifiante. De sa plate forme, la seule maison encore debout, le sorcier regarde la femelle, il se concentre alors que de nouvelles vagues de brumes se lèvent sur le champ de cendres et de métal rougeoyant. Le silence s’abat sur ce qui fut autrefois une riche cité. Un instant en suspend, en attente. L’homme ne bouge pas alors que les vents agitent ses longs cheveux châtain blond.
Puis, soudain, le ciel se change en feu alors que la dragonne fond droit sur lui. Ses ailes heurtent violemment le sol et balaient ce qui ressemble désormais plus à un immense plateau d’or et d’argent qu’à une cité plus que prospère. L’homme ne peut éviter l’impact mais la magie des dragons des airs qu’il a capturés et, surtout, celle des autres sorciers le protègent, le sauvant d’un choc qui aurait dû lui être fatal. Obsidienne se redresse, dardant son regard bleu sur lui.
Les autres, quant à eux, fuient. Ils n’ont guère plus d’autres choix que de laisser ces deux-là finir le combat seuls. Obsidienne observe Grallen. Il semble encore au mieux de sa forme alors qu’elle, elle a presque épuisé toutes ses ressources magiques. Mais il lui reste encore sa taille et sa force.
La force des dragons terrestres, qu’elle y fasse appel et les piliers s’effondreront, provoquant la chute du plateau dans le sol. Sans oublier la brume et son feu si puissant. Un dernier souffle et le ciel se colore aussitôt d’un mélange de gris et de rouge. Les ailes déchirées de la dragonne battent avec fureur. L’air flambe littéralement. Et pourtant le sorcier ne bouge toujours pas. Il tient bon tant sa soif de dérober la force de cette dragonne terrestre l’obsède. L’autre, son ancien complice, lui a dérobé la force du mâle, il y a bien longtemps alors que la femelle leur avait échappé. Dire que ce sale traître s’est servi de lui avant d’essayer de le tuer mais maintenant qu’il a enfin retrouvé la dragonne aux écailles de nuit, il pourra enfin prendre sa revanche.
Obsidienne regarde le sorcier Grallen dans les yeux, il ne tremble pas une seule fois. Même lorsqu’elle se dresse sur ses robustes pattes arrières avant de se laisser retomber de tout son poids sur le sol. Des terribles secousses s’ensuivent aussitôt mais elles font à peine vaciller toujours protégé derrière ses nombreux courants de magie. Lorsque les tremblements cessent, elle peut de nouveau le contempler. Ce pâle humain drapé dans sa longue tunique ne transpire même pas alors qu’il est en face d’une bête capable de le broyer d’un seul geste dans sa paume. Il la défie à nouveau et leurs courants de magie respectifs explosent avec une violence inouïe.
Froid et vents déchaînés contre la chaleur suffocante de l’ultime souffle. L’air se charge immédiatement de cendres alors que l’homme plonge sa main dans l’une de ses manches. Ses traits restent impassibles, inexpressifs. A croire que seuls ses yeux terrifiants sont doués de vie. Il reste là, immobile, alors qu’Obsidienne frappe, avec la dernière violence, le sol de ses pattes et de ses ailes en dépit de la douleur qui lui vrille le corps et de son sang qui s’écoule de plus en plus. Elle martèle toujours les roches au moment où Grallen sort enfin son arme. Une lame creuse extrêmement effilée telle l’aiguille d’une guêpe chasseresse traversant la carapace d’une chrysalide. En fait, la seule arme capable de rivaliser avec l’épaisse carapace de la dragonne de nuit.
Un bref éclair et l’arme fond vers le cou de l’imposante dragonne qu’elle transperce alors que le sol s’ouvre sous ses attaques, les précipitant tous les deux vers les entrailles de la terre, avant de se refermer aussitôt.
Sous la surface, de longs moments, ou bien juste quelques battements de cœur, plus tard Obsidienne se redresse péniblement sur ce qui fut le sol de son nid. Son corps lui semble si lourd et l’odeur du sang, son sang titille désagréablement ses naseaux. Elle n’est plus que douleur mais refuse obstinément de se laisser sombrer. Ses écailles ont tenu pourtant. Ses plus sérieuses blessures sont celles de ses ailes et de son cou. L’ombre triomphante des entrailles de la terre. Aurait-elle réussi ? L’aurait-elle enfin enterré au prix de ses dernières forces voire de sa vie.
Ses paupières s’ouvrent toute grandes en voyant une ombre progresser, à pas très lents, sur le sol métallique. Elle boite légèrement mais elle avance droit vers elle. Cette pointe lui brûle le cou, elle s’en empare mais ne peut l’arracher. Il est là devant elle, blessé lui aussi par sa dernière attaque de magie. La dragonne délaisse alors le projectile fiché dans son cou, le dernier acte va se jouer. Magie des sorciers contre force des dragons. Grallen face à Obsidienne. Une dernière fois.
Le soleil a presque disparu alors que les autres sorciers attendent toujours à l’extérieur, anxieux. Jamais auparavant un dragon n’avait réussi à piéger Grallen sous les terres. Mais cette attaque, la dernière était si forte qu’aucun d’eux n’a pu faire quoi que ce soit. Et, à présent, tout est scellé. Les roches se sont effondrées, refermant sans doute pour toujours le nid de la dragonne de nuit. Ils en sont encore à regarder cette espèce de cuvette aux reflets métalliques lorsqu’une voix dure se fait entendre dans leurs dos. Tous se retournent pour voir apparaître la haute silhouette du ravisseur de dragon. Grallen ne leur laisse même pas le temps de parler, leur jetant sur un ton de reproches.
- Inutile de rester ici, retournons au campement. Puis se tournant vers les chevaliers. Vous autres. Le nid est à vous.
Ne rajoutant pas un mot de plus, il s’éloigne, couvert de sang.
Cette fois, le combat a failli lui coûter très cher. Les rescapés suivent. La cité pilier d’Obsidienne n’existe plus, en dehors de quelques vestiges ainsi que cette mare de métal fondu qui n’attend plus que les pilleurs.
- Mais et la dragonne ? Ose l’un de ses aides.
- Elle est encore là, sous la terre. Là où se pouvoirs resteront en attente.
- Mais il faut vous soigner.
- Non ! Ça ira ! Je n’ai rien de grave !
La voix du ravisseur est remplie de contrariété mais pas à cause de ses blessures. Au fond, c’est peu cher payé en regard de tout ce que ce nid lui offrira ainsi qu’à son clan. Même son visage profondément labouré par la griffe d’Obsidienne ne semble pas grand-chose à ses yeux. Une simple marque lui barrant la joue droite. Son charisme est si grand que les autres n’osent même pas l’interroger. Jusqu’à ce qu’un messager arrive et lui lance…
- Seigneur Grallen ? Je regrette, nous n’avons pas été à la hauteur. Nous n’avons pas pu rattraper la dragonne soleil. Elle a disparu sur la mer.
Pas de réponse mais le visage fermé de l’autre est éloquent. Il n’abandonnera pas. Cette femelle reviendra un jour. Il en est certain. Comme pour Obsidienne leur route se recroiseront à un moment ou un autre.
Il quitte enfin les lieux alors que le silence tombe telle une chape mortuaire sur les restes de la cité pilier de la dragonne Obsidienne.
A suivre...
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