Bonjour, nous sommes maintenant au printemps. Et en attendant mes prochaines illustrations, je
vous présente ma dernière histoire...
Ambre, la dragonne soleil, et le pilier des cités.
La marée s’éloigne sous une lune brillante. En cette époque particulière, ses flots bercent de leur chant
l’un des derniers nids de dragons. Vaste et brûlante caverne perdue quelque part entre terre et mer, s’ouvrant à fleur de falaise.
Le jour approche. Une nouvelle aube se prépare, saluée par les craillements des oiseaux marins. Aux accents de ce concert unique, s’éveille la propriétaire des lieux, Obsidienne, une somptueuse dragonne aux magnifiques écailles bleu nuit. D’abord, ses paupières s’entrouvrent sur des iris d’un saphir glacé enlaçant de larges pupilles d’onyx. Un rapide coup d’œil circulaire et elle soulève sa tête couronnée d’une fine crête sombre avant de s’étirer. Un autre mouvement empli de grâce serpentine plus tard et elle hume la brise parcourant l’immense réseau de grottes. Un courant frais, agréable, chargé de sel quoique sec en dépit de la mer s’étalant au pied de son nid. Tiens ? Quelque chose de différent plane dans le timide vent matinal. Perplexe, Obsidienne se dirige avec lenteur vers l’une des multiples issues circulaires. Ses naseaux s’ouvrent au maximum et elle respire intensément les senteurs. Quelques instants s’écoulent puis une sorte de rictus satisfait étire ses très longues lèvres charnues. Plus de traces de brûlures. L’air est froid ce matin. Une ultime vérification et elle se laisse retomber. Il est encore trop tôt pour en parler avec l’intéressée.
L’ombre s’éclaircit lorsque Obsidienne s’apprête à reprendre sa course sur les flots. Ses pas lourds se répercutent sur un sol de roches claires, entrecoupées de coulées de métaux de tout genre. Du fer mais aussi de l’acier et même de l’or. Merveilleux tableau que ce chatoyant ensemble aux multiples nuances mais que personne ne peut contempler à moins d’y avoir été expressément invité. Et ceux, qui d’aventure, s’y essaieraient, le feraient à leurs risques et périls.
Les premiers rayons du levant saluent Obsidienne lorsque, enfin, elle atteint son aire d’envol, une immense ouverture sur le vide, dominant la marée.
Au loin, le ciel se colore de rouge pendant que le soleil caresse de sa douce chaleur les vagues ondulantes. La mer est étrangement sereine en ce matin de changement. Treize ans jour pour jour depuis sa dernière sortie du genre. De ses chants, l’étendue de turquoise appelle la dragonne pour son ultime leçon avant le grand départ d’Ambre. Une nouvelle déchirure mais elle a encore toute la journée devant elle. Et puis, la vie est la même pour tous les êtres vivants et les dragons ne font pas exception. Elle s’attarde encore un instant sur la marche rocheuse, admirant avec mélancolie le lent spectacle des vagues couronnées d’écume.
Puis, c’est au tour du vent de venir l’accueillir avec force et fracas. Bien, le moment est donc venu. Obsidienne s’approche de l’extrême limite avant de déployer ses immenses ailes et de plonger vers les flots. Elle frôle la crête mouvante avant de reprendre de la hauteur. Mais avant de s’éloigner vers le large, il lui reste une dernière tache à accomplir. Un rituel immuable pour les dragons nicheurs, prendre soin de survoler la cité des pêcheurs. En réalité, une cité pilier, sa cité, celle qui s’est ancrée sur le toit rocheux de son nid. Que ses occupants sachent qu’Obsidienne, la reine au manteau de nuit est toujours là, au creux de la terre ou au cœur de l’azur. Qu’elle est là et bien là et que nul ne puisse en douter.
Voilà, c’est accompli. A présent, elle peut se diriger vers la haute mer, la porte de turquoise s’ouvrant sur l’océan. Des vents brutaux l’accueillent mais elle ne les craint pas. Les forces de la nature sont aussi les siennes. Une dragonne aussi âgée qu’elle a de nombreuses ressources. Mais elle sait aussi que son nid restera sans protection tant qu’elle et Ambre seront au large. C’est en fait son unique source d’inquiétude. Surtout avec ces sorciers qui sont de plus en plus nombreux au sein du peuple humain. Les plus redoutables traquant sans relâche le peuple des dragons. Et surtout ceux qui, comme elle, élèvent des nichées. Reste à savoir si elle pourra toujours les repousser.
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Le soleil est déjà haut dans le ciel lorsque la lumière chasse les ténèbres au plus profond de la demeure minérale. Quant aux multiples ouvertures, elles sont déjà toutes redevenues invisibles sous les coups de l’astre triomphant. De nombreux oiseaux ont profité de l’absence d’Obsidienne pour coloniser l’une des pièces les plus fraîches du nid. En fait, à bien y réfléchir, elle est même étrangement froide. C’est si nouveau alors qu’il y a encore quelques jours à peine, la chaleur y était aussi suffocante que dans les chambres voisines. A tel point qu’elle en faisait bouillir l’eau des sources jaillissant au cœur même de la cité. Et ce silence, qui règne en maître dans les cavernes, a aussi de quoi surprendre, intense, à peine perturbé par le chant des oiseaux et le souffle léger de l’occupante des lieux. Laquelle somnole, encore allongée à même le sol dans ce qu’il reste de pénombre, ailes largement déployées en une vaste cape de chair dorée. Son long cou, aussi gracile que celui d’un cygne, repose paisiblement sur l’incroyable tapis de métal, fluidifié puis de nouveau figé, couvrant le sol de la chambre avant de s’étendre dans l’entièreté de la caverne. Un décor principalement minéral que celui d’Ambre, avec juste une petite touche de verdure, celle de son oreiller de branches et de feuilles entrelacées qu’elle a balancé près de la porte dans son sommeil. Elle est si svelte, la dragonne soleil. Fine et élancée, elle est vraiment très différente de ses jeunes sœurs. Quelques-unes ont bien sa couleur de miel mais aucune n’a son profil unique.
Les cris joyeux des oiseaux s’amplifient tandis que, de leurs plumes, ils finissent par venir frôler les chairs extrêmement sensibles du bout de son museau. Chatouillée par ce contact léger, Ambre ouvre enfin les yeux. Les oiseaux se taisent un instant avant de se replonger dans la recherche de tout ce que la chambre peut encore renfermer de comestible. Ils vivent depuis si longtemps au contact des dragons que ce n’est pas ce simple geste qui pourrait les effrayer. La dragonne les regarde, ses splendides iris verts brillant dans ce qu’il reste d’obscurité. Puis, elle renifle surprise. L’odeur de la mer. C’est la première fois qu’elle la sent aussi fortement.
Le sel et le souffre. La mer et le feu, les deux emblèmes de la cité pilier, l’enveloppe sculptée, surmontant la demeure d’Obsidienne. Souriante, Ambre s’étire et se lève. Sous son armure d’écailles, sa peau s’avère étrangement froide tout comme son souffle qui n’échauffe même plus le tas de bois sec que sa mère a déposé sur son matelas d’or.
Quelques pas griffus sur le sol dur et elle constate très vite le départ de la dragonne de nuit. Et à voir la multitude d’oiseaux ayant pénétré au fond du palais minéral, cela doit déjà faire un bon moment qu’elle s’est envolée. Quoique cela n’ait rien d’inquiétant en soi. Ça lui arrive même très souvent. En fait, une seule chose contrarie la jeune dragonne soleil. C’est cette quiétude. Ce silence inhabituel qui s’est abattu sur l’ensemble du nid mais aussi sur la cité pilier. Plus aucune rumeur ne s’en échappe. Comme si la ville était encore endormie. La dragonne aux yeux de jade balaie une ultime fois la pièce du regard avant de se diriger vers la porte. Terne dans la pénombre, elle semble briller dès qu’un rayon vient la caresser. Un éclat bien différent de celui sombre et envoûtant d’Obsidienne.
Obsidienne, la fondatrice de ce nid et aussi, par à coups, celle de la cité pilier. Le moment de la séparation approche mais ce ne sera pas encore pour ce matin. Car bien qu’Ambre maîtrise désormais le feu à la perfection, il lui reste encore une ultime connaissance à acquérir avant de pouvoir quitter le nid et fonder son propre domaine, sa propre cité pilier.
S’ébrouant sous une pluie de feuilles délicieusement odorantes, elle ondule jusqu’à son aire d’envol. A ses pieds, les vagues s’étirent en rythme sous le ballet des oiseaux et de quelques voiliers. Si peu en fait alors que le temps est clément. Sans trop savoir pourquoi, elle se penche vers ce qui s’étend directement au bas de la falaise ivoirine. La grève, encadrée de son rempart de récifs avec perdus ça et là, quelques restes d’épaves noircies, certaines auraient plus d’une centaine d’années, ultimes traces des anciennes batailles les opposant aux sorciers.
Face à ce spectacle, Ambre soupire un instant avant de prendre la voie des airs. Mais pourquoi ces sorciers s’en prennent-ils autant à elles et aux dragons en général ? Lorsque Obsidienne a installé son nid en ces lieux, ils étaient totalement déserts. Elle les a modelé avec art et patience avant de donner naissance à ses premières filles. Puis, les humains sont arrivés, entraînant l’épanouissement de la cité pilier sous la protection parfois discrète mais toujours bien présente de la dragonne de nuit. Des nombreux échanges s’établirent au fil du temps entre le nid et les habitants. Présents des humains contre les plus précieuses fleurs de la terre.
Du moins, c’était ainsi que les choses se déroulaient lorsque Obsidienne est venue s’installer au bord de la mer, bien avant la naissance d’Ambre. Puis lentement, tout a commencé à sérieusement se dégrader. Le peuple humain et surtout son regard sur les dragons a changé. La plupart d’entres eux, en fait ceux vivant loin des cités pilier, devinrent presque inaccessibles aux dragons. Une nouvelle donne inquiétante mais sans plus. Que les hommes s’éloignent arrive parfois mais ils n’ont jamais vraiment non plus abandonné les cités piliers. D’ailleurs, il suffit qu’un nid apparaisse quelque part et immanquablement de nouveaux voyageurs finissent par s’installer dans ses environs immédiats. En fait, le seul et unique problème surgit avec l’émergence d’un nouveau genre de sorcier. Les sorciers et les dragons cohabitaient depuis toujours. Ils ne s’appréciaient pas mais jusqu’ici aucun n’avait vraiment nuit à l’autre. Des relations tendues entres ces deux genres de maîtres en magie mais pas de véritables guerres ouvertes non plus. Tout au plus, quelques accrochages…
Jusqu’à ce que ce nouveau clan, celui des Ravisseurs de dragons, ne fasse son apparition. Un clan capable de maîtriser les plus puissants dragons avant de s’emparer d’une partie de leur pouvoir. Leurs puissances s’en retrouvèrent tellement décuplées qu’ils prirent le pas sur toutes les autres familles de sorciers, magiciens et autres enchanteurs…
Prenant dans le même temps de plus en plus d’importance au sein des nombreux peuples humains, élargissant encore davantage la menace planant sur la tête des dragons. Les premiers touchés furent ceux vivant dans les terres. Et ils n’eurent souvent guère plus d’autre solution que de se terrer derrière leurs plus puissants sorts de dissimulation.
Quant à Ambre, vivant loin des terres du clan des Ravisseurs, elle fut jusqu’ici tenue à l’écart de leur
malveillance. Sa mère, bien sur, y a veillé mais eux aussi ne pouvaient plus les approcher aussi facilement et, encore moins, les surprendre au nid. Puisque, à présent, seuls ceux prêts à donner
leurs vies en gage peuvent pénétrer librement dans le palais de roche. Mais combien sont-ils encore à vouloir se mettre à nus devant un immense animal ailé, recouvert d’écailles et capable de
vous carboniser au plus léger de ses souffles ?
A suivre...
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