De très longs instants plus tard, des pas, ses pas s’impriment sur le sol gris, légèrement humide du macadam. La rouquine avance droit devant elle. Elle n’est pas encore arrivée au bon endroit. Cette partie n’est pas la bonne. Elle est juste là, sous le réverbère. Le pauvre, il lui semble encore plus misérable de jour, sous les feux de la lumière cruelle. Atroce, rendant son agonie encore plus flagrante. La jeune femme s’agenouille. Elle caresse le sol dur et déformé quelques instants. Il est si chaud avec ce soleil qui commence à peine à taper. C’est étrange. La pluie s’est à peine arrêtée que le sol brûle déjà. Un instant, elle se revoit de nuit face à sa voiture. Les pneus ! Elle inspecte le sol. Pas de traces de freins sur le sol. Rien. Juste des débris de métal brillants, encore éparpillés un peu partout.
Bon, il est inutile qu’elle reste là. Ce n’est pas ici que l’accident a eu lieu. L’épave peut très bien avoir été déplacée. Elle avance encore. Pas d’âme qui vive. Le lieu est désert malgré la carcasse qui a dû attirer les gens. Mais c’est vrai aussi que l’attraction a depuis été déménagée. Elle se demande ce qui se passe à l’hôpital. Mégane et les infirmières en train de la rechercher. Mais qu’importe. Ce n’est pas la première fois qu’une patiente un peu dérangée doit faire une petite fugue.
Bon, ce n’est pas ici que je trouverai quelque chose. Allons voir les ifs. Je suis certaine qu’ils pourraient m’aider à me souvenir.
Elle se relève et reprend son chemin.
Vers quoi ? Vers où allais-je lorsque j’ai pris cette route. Je la remontai avec la voiture. Je ne sais pourquoi mais je remontai cette route. Exactement comme maintenant. J’avançais. Avancer encore et encore. Des ballottements… la route. Serpent gris avec des taches vertes. Choc. Choc, lumière crue, aiguilles volantes.
Elle secoue la tête. Les cris des corneilles la tirent si brutalement de ses réflexions. Des bruissements d’ailes. Des aboiements. Des chiens au loin. Des gens arrivent ! Elle ne veut voir personne et s’empresse de quitter le chemin d’asphalte. Quelques longues minutes plus tard et elle est de nouveau seule. Plus personne. Elle décide pourtant de continuer au milieu des hautes herbes et reprend sa marche.
Lorsqu’elle arrive enfin au lieu de son réveil, elle ne peut réprimer un cri de tristesse. Les ifs sont là mais ils ont viré au brun. En dehors de rares aiguilles répandues sur le sol, il ne reste rien de leurs luxuriantes parures. Et les genévriers ne valent guère mieux. Elle fait le tour des arbustes nus et torturés. Les écorces brunes. Le bois cassant comme si ces plantes étaient mortes depuis un éternité.
Tiens ?
Elle vient de contourner le petit bois mort. Les arbustes dépassaient quand même les quatre mètres de hauteur et elle s’étonne de ce qui lui fait face.
C’est vrai qu’il faisait nuit. Sinon je n’aurais aucune excuse.
Attirée comme un aimant. Elle délaisse le bois mort pour s’enfoncer dans l’espèce de champ livré à lui-même. Les herbes sont encore plus touffues que dans ses souvenirs. Elle se souvient bien des tas de ronces et des pâquerettes sur les bords mais comment ? Comment peuvent-elles être si verdoyantes alors que les ifs, eux, sont morts ?
Atterri dans les ifs ! Mais ? Ce n’est pas possible ! Ce chauffard n’a pas pu aller si loin. J’ai dû mal comprendre les dires de Mégane ! Et lui, il est si énorme. Je peux le voir alors que je suis encore à des dizaines de mètres de lui.
Au moment où elle atteint enfin son but, un son particulièrement civilisé la tire de ses réflexions. Une heure. C’est la sonnerie signalant le passage des heures. Elle regarde le GSM. Il est si petit et pourtant, si utile. Elle regarde le cliché des ifs. Des tas de branches mortes étalées sur le sol. Gris et bruns avec en prime les feuilles de lances des plantains.
Une nouvelle photo et enfin un envoi. Presque aussitôt Mégane lui répond. Un message pour "Rosa". Sa fille. Maureen sourit. Mais son sourire disparaît lorsqu’elle arrive au bout du message. Mégane lui demande si elle est vraiment au bon endroit.
- Ben oui, lui répond-elle de la même façon. Pourquoi ? C’est Scott qui m’a déposée…
- C’est à cause de cet arbre énorme.
- Que ?
- Il n’y en a pas de si gros dans le coin, sinon, il aurait depuis longtemps fini en planches.
- Pourtant, il est bien là. Je vais vous faire un autre cliché.
Un non des dizaines, voilà qu’elle se met à flasher tout ce qui l’entoure. Et Mégane, une fois toutes les images reçues, ne peut que croire la jeune femme. Elle est bien au bon endroit mais cet espèce de monstre de bois et de sève, elle ne l’a jamais vu. Rien n’avait jamais dépassé en taille les ifs et les noisetiers et il ne reste guère que ces derniers, tous les autres arbustes étant réduits à l’état de bois sec.
- Ne bougez pas. Il faut que je voie ça de mes yeux.
- Moi qui croyais qu’on ne devait plus se voir après ma sortie de l’hôpital.
Enfin, elle garde ce dernier message pour elle, renonçant à l’envoyer. Deux clics et tous ces mots disparaissent.
N’ayant plus qu’à attendre, elle décide de faire connaissance avec le grand ancêtre. Drôle d’idée de l’appeler ainsi mais ça lui est venu comme ça.
- Aie !
Elle se blesse presque sur une pierre émergeant avec traîtrise du sol herbeux, l’obligeant ainsi à s’arrêter. Elle peste généreusement avant de continuer. Son pied étant devenu plutôt douloureux sous le choc. Enfin, elle ne va pas se plaindre. Qu’est qu’un aussi petit choc en comparaison de celui qu’elle a dû encaisser lors de ce fameux accident. Mais elle n’a pas le temps de faire deux pas que quelque chose d’épais et brillant s’écrase avec fracas juste devant elle. Elle sursaute et un léger choc sur sa tête lui fait lever les yeux vers le ciel. Mais il n’y a rien. Rien du tout. Mais ? Je ne comprends pas ! Ouille, c’est quoi ce truc dans mes cheveux ?
Elle se tâte le haut du crâne et saisit quelque chose. Elle met à le dégager de ses boucles et ne peut s’empêcher de crier en voyant ce qui vient de la heurter.
- Du verre ? Il pleut du verre ? Mais c’est quoi, cette nouveauté ?
Et elle se met à courir vers ce qui aurait dû lui tomber dessus quelques instants plutôt. Un frisson la parcourt lorsqu’elle voit une lourde plaque de verre brisée luire entre les tiges. Sans cette pierre, le projectile l’aurait heurtée de plein fouet. Elle regarde le fragment qui lui reste. Il est tiède. Voilà qu’il pleut du verre. Peut-être que ça vient de lui ? On ne sait jamais.
Rangeant le morceau dans l’une de ses poches, elle s’intéresse de nouveau à l’immense arbre. Avec méfiance toutefois. Il est vraiment énorme. Elle s’attarde un moment sur l’écorce sombre. En dehors de quelques anciennes blessures, elle ne porte rien. Les premières feuilles qui lui passent au raz de la tête. Elles sont si vertes que la jeune femme ne peut douter de la bonne santé du géant.
Elle décide de s’asseoir à l’abri du colosse tranquille. Il fait si calme. L’endroit est désert comme la veille. En dehors de quelques crissements. Les pneus glissant avec lenteur sur les anneaux du serpent gris. Elle ne perd rien des mouvements. C’est incroyable ce que son ouie peut être fine. Elle les entend dans les virages. Le long reptile avec tous ses pièges. Quelques images lui reviennent bien mais elles sont toujours trop fugaces. Et même si elles ne la font pas avancer pour le moment, elles lui offrent quand même un espoir. Sa mémoire revient et Meg, elle a décidé de suivre l’exemple de Rosaline, arrivera bientôt. Elle ne sait pas pourquoi mais elle lui fait confiance. Et puis, elle pourra peut-être lui expliquer pour cette espèce de verre. Elle doit savoir. Après tout, c’est eux qui connaissent le mieux l’endroit. Ça. C’est ce que tu crois. Mais elle ne peut entendre la voix. Elle peut juste ressentir sa présence comme dans l’hôpital ou lors de son réveil.
Elle commence même à s’assoupir lorsque le klaxon de la voiture de Meg se fait entendre. La fermière peste en ne voyant pas la jeune femme rousse. Elle l’appelle plusieurs fois. Et c’est en entendant cette voix si criarde qu’elle reprend ses esprits. Elle se lève et s’avance avec de grands gestes pour que Meg puisse l’apercevoir enfin et se calmer. Ce qui arrive très vite. Maureen ne peut s’empêcher de rire en la voyant approcher. Au fond, elle aime bien cette femme joviale. Au moins, elle a le mérite d’être franche avec elle. Elle le sent bien.
Meg ne peut que manifester, bruyamment faut-il encore le préciser, sa surprise en découvrant l’imposante silhouette de l’arbre. Cette espèce de monstre existe donc belle et bien. Trop surprise, elle ne réagit pas lorsque Maureen la tire vers le tronc.
Elle ne lâche pas cette masse des yeux. Tandis que Maureen, elle, guette le sol. Se méfiant de ce qui pourrait en dépasser tout en gardant un œil sur le ciel. Meg finit par s'apercevoir de son jeu. Elle lève les yeux vers les nuages, se demandant ce que cette excentrique de rousse a bien pu inventer. Le ciel est pourtant dégagé. La pluie s’est arrêtée presque aussi vite qu’elle était apparue. Toujours aussi directe, elle lui dit.
- Mais que craignez-vous donc ?
- ça.
Elle avance sur son premier chemin au milieu des tiges. L’énorme masse de verre y est toujours. Mégane, Meg, regarde l’ensemble. Du verre épais. Et alors ? ça arrive avec tout ceux qui s’amusent à balancer n’importe quoi lorsqu’ils pensent que le lieu est abandonné ou que personne ne les guette.Enfin, elle va jeter juste un œil pour rassurer sa jeune amie. Mais au moment, où elle se saisit de l’un des morceaux, celui si se rompt, finissant en pluie scintillante et les autres suivent le même chemin à chaque fois qu’elle tente de les prendre.
- Eh ! Bien ! Ça, ce n’est pas courant.
Elle ne peut dissimuler sa surprise. Maureen de son côté saisit la pièce encore cachée dans sa poche. Elle la serre contre sa paume, s’écorchant la peau. Légèrement mais assez pour qu’un liquide chaud se mette à perler. Elle n’arrête pas malgré les picotements qu’elle sent de plus en plus. Mais comment est-ce possible ? Meg ne peut pas les prendre sans les casser alors que moi.Elle avise un autre bout un peu plus éloigné. Et ce n’est que lorsqu’elle se penche pour essayer de le prendre, se demandant s’il finira de la même façon que ceux de Meg, qu’elle s’aperçoit de la présence de dizaines de parasols miniatures. Elle rie doucement en regardant les nombreux chapeaux. Ils sont si fins qu’elle ne les avait même pas vus. Mais pensant à autre chose, elle se lève et regarde le verre rester intact dans sa paume. Elle ne sait que penser en regardant la fermière. Elle allait la rejoindre pour lui montrer le morceau mais elle décide de patienter un moment, réalisant que Meg est en pleine discussion avec son époux. L’arbre et cette décharge sont au cœur de leurs paroles. Elle l’entend même râler… Bon, je crois qu’il vaut mieux les laisser entre époux. Et elle se met à marcher. Tiens, ceux-là sont épanouis. Elle en cueille un et le porte devant ses yeux.
C’est aussi à ce moment que Meg semble se rappeler de son existence. Elle court presque vers elle.
- Lâchez cette saleté ! Une seule d’entre elles suffit à envoyer toute une famille en…
Elle ne dit rien de plus, se dépêchant d’arracher le champignon des mains de Maureen.
- Ils sont vénéneux, je sais. Ne vous en faites pas. Je les avais reconnus avant que vous ne me donniez leur nom.
Joignant le geste à la parole, elle passe un doigt fin sur un autre spécimen. Les lamelles, le chapeau aux couleurs chaudes avec ses débris clairs, l’anneau juste en dessous du chapeau et la volve bien présente.
- Vous savez...
Aussi étrange que cela puisse paraître, Meg se retrouve presque sans voix. Ne comprenant rien à ce qu’il se passe. Elle veut lui juste retirer le champignon des mains. C’est tout. Aucune parole ne lui a échappé, pas plus que le nom de cette chose.
- Oui ! Je sais, ils sont même mortels.
Le son de la voix de Maureen sonne si bizarre à l’oreille de Meg. A bien y regarder, Mégane se demande si c’est bien à elle qu’elle s’adresse. Elle passe même un moment sa main devant ses yeux, la voyant absente. A son grand soulagement, Maureen réagit très vite et lui attrape le poignet.
- Qu’est-ce qu’il vous prend ?
- Rien, vous devez encore être trop choquée.
Maureen s’empresse de la rassurer, elle va bien. Très bien. C’est juste cette voix chantante qu’elle avait déjà entendue à l’hôpital. Elle a simplement cru qu’il s’agissait de Meg.
Et puis, elle était en si parfaite harmonie avec ce qu’elle voyait…
Flocons sur soie…
Vies sur lamelles…
Rêves qui te noient…
Si tu brises ces délicates ailes…
N’espère plus de réveil…
Cet air tinte encore à son oreille. Un peu comme dans la chambre. Mais enfin qu’est-ce qui lui arrive ? Souffrirait-elle encore du choc ?
Meg la regarde, dubitative. Le mieux serait de la ramener chez nous, qu’elle se repose un peu.
De son côté Maureen semble enfin émerger de son rêve éveillé.
Elle regarde Meg et accepte tout de suite sa proposition de rentrer. De toute façon, cette visite n’a fait qu’embrouiller encore plus une situation déjà bien confuse. Elle referme sa veste se demandant comment ces champignons ont pu apparaître en si peu de temps. Elle grelotte un instant avant de sentir une pression sur son épaule, un geste amical. Elle se tourne mais Meg est déjà sur le chemin du retour, quelques mètres plus loin.
La nuit est revenue. Un cri la déchire. Maureen se réveille trempée. Quel affreux cauchemar ! Elle tremble de la tête aux pieds. Elle sent son corps parcouru de douleur. Un peu comme si on
l’avait frappée à grands coups de couteau, à plusieurs reprises. C’est une sensation horrible. Elle a même l’impression de sentir son propre sang ruisseler sur elle. Elle se redresse. Cherchant
des traces sanglantes qu’elle ne trouve heureusement pas. Il lui faut malgré tout encore beaucoup de temps pour se remettre, se convaincre de ce que ce n’était qu’un cauchemar. Se dire qu’elle
est indemne et en sécurité dans cette chambre.
Meg est dans le bâtiment voisin et pour une fois, elle en est heureuse. Elle ne souhaite vraiment pas en parler avec la fermière. Ce n’est pas le moment. Mais d’un autre côté, elle se sent seule. Les siens étant injoignables, elle a bien essayé mais ils sont en plein voyage et le temps qu’elle parvienne à les localiser, ils seront de retour…
Ce n’était qu’un cauchemar… calme-toi Maureen. Tes proches ne sont pas si loin. Tout va bien. Tout ça finira bientôt ! Se lance à elle-même la jeune femme avant de tenter de recouvrer le sommeil.
J’aimerais en être aussi sûre que toi. Chuchote l’autre une nouvelle fois.
Malheureusement, elle ne l’entend pas encore. Il est trop tard de toute façon, elles sont sorties, toutes les deux.L’if se demande encore pourquoi ça ne fonctionne plus. Elle est sortie, elle aussi, et pourtant quelque chose la bloque. Enfin si elle reste auprès de Maureen, elle finira bien par croiser Plantago ou encore … Zut ! J’aurais préféré ne plus le croiser, celui-là. Enfin, c’est trop tôt. Il faut encore qu’elle se décide à me parler franchement. Et elle reste là, à son chevet et ce depuis le jour de l’accident.
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Quelque part en ville, une silhouette avance d’un pas assuré. La femme, vêtue de sombre de la tête aux pieds, sursaute au coin d’une rue. Des bruits. Des hommes qui discutent. Pour accomplir ce qu’elle a en tête, elle va devoir attendre qu’ils se séparent. Mais qu’importe après tous ces siècles, elle ne pleurera pas à cause de quelques minutes voire quelques heures de plus…
Un mouvement, calfeutrée dans son coin, elle reconnaît une autre “personne”. Enfin si on veut. Ses yeux uniques en leur genre suivent la forme souple. Il ne lui faut de toute façon pas longtemps pour la reconnaître. A voir sa démarche, elle doit être furieuse. Bien, autant lui laisser ceux-là. De toute façon, ce ne sont pas les hommes qui manquent. Et puis, ça m’étonnerait qu’il soit l’un d’entre eux.
Et elle s’éloigne, laissant la silhouette se glisser lentement vers le petit groupe. Elle ne s’arrête qu’une seule fois en voyant une fine trace briller sur le sol.
Soigne-toi, bien, Ama. Je suis certaine que nous nous recroiserons à un moment ou un autre, parole de Dona.
Et elle disparaît dans la nuit.
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