L'hiver approche, la nuit tombe de plus en plus vite et, alors que nos trois héros les avaient presque oubliées, les poupées
réapparaissent.
Voici la suite et fin de cette ténébreuse affaire ...
Les poupées de la sorcière des marais
(suite)
Le matin précédant le solstice voit le retour de la soeur de Gilles, l’excentrique Diane. Le lendemain de son arrivée, ce sont
quatre silhouettes qui arpentent des terres maintenant gelées. Les chiens s’ébattent librement à l’avant, alors que Tasha s’arrête souvent pour photographier tout ce qui pourrait lui servir, dans
ce superbe décor, pour sa nouvelle série de peintures. Diane, elle, tient surtout à fouler les lieux magiques d’où jaillissent des poupées non moins fabuleuses, entourées d’un épais manteau de
verre ancien.
Les hypothèses les plus variées ont été lancées par les quatre compagnons. Mais ce sont celles de la plaisanterie de mauvais
goût et de l’oeuvre d’un illusionniste, qui ont remporté la faveur du quatuor. Tasha et Diane viennent de se laisser distancer par les deux hommes lorsque leur attention est captée par les jeux
des deux chiens restés auprès d’elles. Le plus fort des croisés noirs, Darwin, tient entre ses crocs une masse de tissu déchiré. Et comme Gilles est encore loin, c’est Diane qui appelle le chien.
Le molosse accourt en remuant la queue.
- Mais ? Qu’est-ce que tu as là, toi ?
Elle s’agenouille pour le caresser. Il laisse alors choir sa prise aux pieds des deux femmes. C’est un vieux sac d’où s’échappe
une bouteille transparente et recouverte d’une multitude de gravures. Elle la montre à Tasha occupée à ranger son appareil photographique.
- Regarde cette femme ! Elle est splendide.
- Encore une ? Après tout ce temps ? Enfin, celle-là est aussi belle que les autres étaient horribles. Je la préfère de loin aux
deux premières.
Tasha détaille la femme représentée sous l’abri de verre teinté de bleu pâle. Elle est très belle avec de lourdes tresses
rousses. Les yeux sont peints en bleu. Exactement comme les siens ainsi que ceux de Diane et son frère cadet, tandis que ceux de Mathys sont sombres, presque noirs. Pour ce qui est de sa tenue,
la femme porte une longue robe aux chaudes couleurs de l’automne. Et enfin, son bras droit supporte un plein panier de fleurs et de fruits. Les deux hommes n’étant toujours pas là, elles décident
de pousser l’analyse plus loin. Diane ôte ses gants noirs, brodés de vert pâle et d’argent. Le bout de ses doigts explorent et caressent la surface en relief.
- Une gravure. Voyons voir. C’est parfaitement lisible. Un nom et un lieu. Que j’ai déjà lus quelque part, sur l’un des vieux
plans que Gilles garde précieusement dans son chalet. Sans doute celui de l’une des parcelles de terrain que nous venons de louer récemment. Certaines sont restées fermées durant des générations
et des générations.
- Mais alors comment aller voir ? Tu as les clés ?
- Gilles les a et je finirai bien par le convaincre de me les remettre.
- Je te fais confiance mais si ces terres sont restées fermées et désertes depuis si longtemps…
- Désertes, tu en es sûre ? Et elle, alors ? Elle serait venue vers nous par magie ?
Diane se retient d’éclater de rire à sa propre question. Puis elle se penche de nouveau vers la poupée. C’est comme si elle
voulait lui parler sous son abri de verre. Diane croirait presque voir ses lèvres colorées de rose bouger. Une très belle illusion que cette sorcière ! Elle n’a vraiment rien de commun avec
l’image populaire de l’affreuse mégère au visage couvert de pustules. Et cette robe simple, sans bijoux ni parures précieuses, elle ne devait pas être riche au point de vouloir la dépouiller
alors pourquoi une telle fin ?
- Je me demande si elle appartient à quelqu’un.
- Si je le savais, je lui apprendrais à venir jeter n’importe quoi ici. Ces marais ne sont ni un dépotoir ni un refuge pour
trafiquants de tout genre. Une année, il nous a fallu plusieurs jours pour déblayer les vestiges laissés par les touristes.
Gilles venait de s’immiscer dans la conversation sans crier gare. Tasha et Mathys profitent de l’intervention de l’exploitant
pour s’éclipser sans un bruit. Restée seule avec son frère, Diane poursuit sur sa lancée.
- Mais pourquoi jeter une si belle création, Gilles ? Elle est loin d’être aussi terrifiante que ce que tu m’as décrit. Et en
plus, elle doit avoir beaucoup de valeur vu la finesse des détails.
- Tu n’en as pas parlé à Tasha au moins ?
- Bien sûr que non. Et j’espère que Mathys ne sera pas trop contrarié par celle-ci. Je ne voudrais pas qu’il la jette, elle
aussi.
- Elle est trop belle pour ça.
- Est-ce qu’elle ressemble à l’autre ? Demanda la jeune femme.
- Difficile à dire, elle a disparu dans un nuage de fumée avant qu’on ne s’en débarrasse.
Diane se retourne et voit les deux amoureux revenir aussi discrètement qu’ils s’étaient éloignés, et, après un court laps de
temps, elle décide de faire part à ses trois amis de son idée de rassembler les poupées tout en inspectant chacun des lieux d’où elles ont surgi ou sont retournées. Elle commence par l’endroit le
plus proche.
- Et si on allait faire un petit tour à la décharge…
Elle n’a même pas le temps de finir.
- Pour récupérer la bouteille ? Ce ne sera pas nécessaire.
- Quoi ? Que veux-tu dire, Tasha ? Diane se demande si elle comprenait bien les paroles de son amie.
- Elle est chez nous. Je ne sais pas comment elle est arrivée là, mais elle est réapparue dans notre jardin, juste devant le
seuil de la porte de la cuisine. Elle était à demi enfouie sous des arbres nains. Toujours aussi noire, j’ai essayé de la briser un nombre incalculable de fois mais rien n’y a fait. J’ai pensé la
jeter de nouveau puis j’ai changé d’avis et l’ai rangée dans un coin.
- Mais de quoi parles-tu, Tasha ? C’est impossible.
- Et pourquoi inventerai-je une histoire pareille le maître-chien ?!
Diane, plus proche d’eux que Mathys, les sépare presque aussitôt avant que l’affaire ne dégénère.
- Du calme, vous deux ! Le chalet n’est pas trop loin si on emprunte le nouveau sentier.
- Oui ! On n’a qu’à le prendre, je suis sûr que le paysage sera à ton goût, Tasha.
Mais Mathys est loin d’apprécier cette idée. Surtout après s’être lui-même débarrassé de la deuxième poupée. Il dit
immédiatement sa façon de penser au grand blond.
- Gilles ! Ne me dis pas que tu as osé récupérer la bouteille que nous avons laissée dans la vieille
décharge.
Toute réponse est inutile, l’expression du visage de l’intéressé est suffisamment éloquente. Le petit groupe s’avance donc sur
le chemin tout juste rouvert. Gilles a au moins raison sur un point, le paysage plaît beaucoup à Tasha qui ne cesse de le mitrailler. Ils traversent la route entourée à cet endroit de nombreux
sapins. Gilles tout comme Mathys est contrarié de voir que les plus dangereux n’ont pas été abattus. Il est encore en train de râler lorsque l’ensemble des mares gelées se dessine entre les
troncs des arbres nus. Ils révèlent ainsi un grand nombre de formes normalement dissimulées sous l’amas de branches enchevêtrées, recouvertes de clématites sauvages et de
ronces.
- Que comptes-tu faire de ces vieilles masures, Gilles ? Questionna la blonde artiste.
- La plupart ne sont que des tas de vieilles pierres menaçant de s’effondrer à tout moment. Dès que le printemps sera revenu, je
vais les examiner une à une avant de les faire raser.
- Et celles qui se trouvent au plus profond de l’ancien marais ? Diane m’a parlé d’un hameau.
- Elles sont bien plus loin, derrière des grilles closes.
- A quoi penses-tu, chérie ? S’enquit Mathys auprès de Tasha. Tu sais bien que plus personne n’y habite depuis des
lustres.
Une bonne vingtaine de minutes de marche plus loin, le chalet qu’occupent occasionnellement Diane et Gilles, se dessine derrière
un dernier bouquet de saules et de bouleaux. Les chiens se précipitent vers la porte en passant au large d’un chenil plus décoratif que fonctionnel. Avant d’ouvrir, Gilles décroche une note
collée au bois sombre.
- Ma commande arrive enfin et il faut que ce soit pendant notre ballade, dit-il d’un air de dépit.
- On n’a qu’à aller la récupérer après avoir avalé quelque chose. Les filles n’auront qu’à nous attendre bien au chaud. Lui
proposa Mathys.
Gilles saute sur l’occasion et s’adresse directement à sa sœur aînée.
- Diane, profites-en pour lui montrer la deuxième bouteille. Celle-ci répliqua aussitôt.
- Pour la bouteille, d’accord mais je ne resterai pas à attendre des heures sans bouger. Pas vrai, Tasha ?
L’artiste lui répond sur un ton de connivence.
- On en profitera pour passer chez nous, je lui ferai voir l’autre bouteille et nous saurons qui a raison et qui a
tort.
Une solide collation plus tard alors que Diane et Tasha sont encore confortablement installées en face d’un feu ronflant, les
cris de rage de Mathys font se précipiter Gilles au dehors. Les deux femmes se penchent à la fenêtre avant de le suivre.
- Je crois que vos chiens s’en sont pris à ce qu’il a de plus cher, suggéra Tasha
- Mais... nous ne les avons pas fait sortir ! Ils devraient encore être à côté.
Diane se lève suivie de Tasha. Elles découvrent avec stupéfaction que la porte donnant sur le potager est entrouverte. Mais qui
a bien pu ? Elles ne peuvent pousser leurs réflexions plus loin car les éclats de voix les attirent irrésistiblement à l’autre bout du jardin. Et c’est aussi à ce moment-là que Diane
fait remarquer à son amie de fines traces de pas dans la neige.
- On les montrera aux garçons dès que les choses se seront calmées.
- Ce ne sera pas si simple Diane, regarde ! fit remarquer la jeune femme.
- Rappelle tes chiens ! Ils sont en train de tout déchirer !
Quelques ordres jetés avec force et les deux animaux filent la tête basse au fond du chalet. Constatant les dégâts causés par
les deux molosses, Mathys écume.
- Cette fois, ils se sont surpassés. Ils ont carrément éventré les coussins de la banquette arrière.
- Je te rembourserai, vieux. Mais je ne comprends pas comment cela a pu arriver. Diane, nous avions bien fermé les portes, non
?
- C’est ce que Tasha et moi venons de vérifier. Mais quelqu’un a dû ouvrir et nos deux héros en ont profité pour filer en
douce.
- Et toi, tu n’avais pas verrouillé toutes les portes, chéri ?
- Bien sûr que si et tes clés ? Tu les as toujours ?
Tasha répond positivement d’un mouvement de tête.
- Et moi, je ne me suis pas séparé un seul moment de mon trousseau. Comment les portes ont-elles pu s’ouvrir toutes seules ? Et
sans que tes chers chiens ne bronchent.
Le gardien est en effet très étonné à cette idée et gratte un moment sa barbe naissante.
- C’est vrai, ça. Ils sont juste sortis sans un bruit et ont tout dévasté.
- Tout ? Mathys, ils ne s’en sont pris qu’à ces deux sièges. Et…
Gilles s’interrompt au son de cette voix, cherchant Tasha des yeux. Il la trouve penchée sur les dits
sièges.
- Tasha mais que fais-tu ?
- Je vérifie juste l’étendue des dégâts. Ils ne sont pas si graves. Tiens ? C’est quoi, ça ?
- Un sac. Il n’est pas à toi ?
- C’est tout trempé ! s’écria la blonde avant de se relever et de sortir précipitamment la chose du véhicule. Puis, elle se
frotte longuement les mains avec le mouchoir que son fiancé lui a tendu. Celles-ci, en plus d’être humides, sont devenues un peu collantes et surtout très odorantes au seul contact du sac. Un
produit a dû se renverser sur le tissu pendant que les chiens jouaient avec.
- Quoi ! C’est encore cette plaisanterie ! Là, ça devient… Tonna Mathys.
- Et là, les mêmes traces de pas ! Elles vont vers les anciens marais. Une bien petite pointure. Sans doute une
femme.
Personne ne répond à Diane, les trois autres étant trop intrigués par le contenu de ce nouveau sac. Mathys l’ouvre sans trop de
difficulté et fait la grimace.
- C’est bien ce que je pensais et cette fois, ça devient vraiment pénible ! fit il remarquer.
Tasha ne peut cacher son admiration devant cette nouvelle découverte.
- Une autre poupée, la quatrième, et elle est encore plus belle que la troisième.
Gilles lui aussi partage son avis et il est même soulagé.
- Au fond, c’est bien, grâce à elle, on n’aura plus besoin de la deuxième.
- Alors allez la récupérer et jetez la à nouveau et n’oubliez pas d’y ajouter les restes de la première. Celle que tu as eu le
mauvais goût de garder, Gilles !
Entendant cela, Diane arrache la poupée des mains de Mathys.
- Je n’en ferais rien. Le plus important est de savoir comment il ou elle nous a joué ce tour. Qui, comment et pourquoi
?
- Pour une fois, je suis d’accord avec toi, Diane. Remontons cette piste. Je tiens à dire deux mots à ce joyeux
plaisantin.
Entendant cela, Tasha hésite un peu avant d’ouvrir la bouche, sachant que ce qu’elle s’apprête à annoncer ne pourra que le
décevoir.
- Eh bien ce sera une autre fois. Les empreintes ne sont déjà plus là.
Diane peut désireuse de voir ressurgir les premières idées de Mathys s’empresse de proposer.
- Le mieux est d’aller chercher les autres bouteilles. La solution ne peut se trouver que dans cette série de
poupées.
- On le croit aussi mais je veux que tout soit clair entre nous. Une fois cette histoire terminée, on les offre toutes au
premier musée venu. Et on n’en parle plus, d’accord, les filles ?
- Promis, Mathys.
Les deux femmes répondirent d’une seule voix. Puis Diane se tourne vers Tasha et lui glisse d’un air
complice.
- Au moins, il ne veut plus les jeter.
- Gilles, va avec Mathys. Moi, je vais aider Tasha à faire ses courses.
- Vraiment ? Tu es sûre que l’autre bouteille n’a rien à voir avec cette idée. Enfin, d’accord, mais d’abord je tiens à
m’assurer que plus personne ne rôde autour de nous.
- Je te suis. Prends donc tes chiens avec toi. Ainsi, ils mordront autre chose que mes sièges.
Deux bonnes heures plus tard, le vent frappe les deux amies en plein visage alors que la neige tombe par vagues allant en se
rapprochant. Préférant rejoindre au plus tôt son futur mari, Tasha passe en coup de vent à leur appartement. Le téléphone sonne mais le temps qu’elle ouvre la porte et saisisse le combiné, le
correspondant a raccroché. Elle essaie d’appeler à son tour mais la ligne est comme morte.
- Zut ! Encore des problèmes avec cette fichue ligne. Et si c’était le médecin ! Bah ! Je l’appellerai dès que nous serons de
retour au chalet.
Diane entre quelques instants après. Elle est déjà à moitié couverte de neige.
- Tiens, tu pourrais jouer la bonne fée des neiges.
Elles rirent de bon coeur avant de s’avancer vers la cave.
- Je l’ai rangée au fond de l’un des vieux placards. Allume, tu veux.
Tasha s’engage dans l’escalier de pierres brutes avant même que Diane n’ait le temps d’appuyer sur
l’interrupteur.
- Mais... ! Elle a disparu. Personne ne savait que je la gardais ici. Pas même Mathys.
A ces mots, un bruit sourd retentit en haut des marches presque immédiatement suivi du son caractéristique du verre qui se
brise. L’artiste se précipite et remonte l’escalier aussi vite que le lui permettent ses jambes. Elle arrive en premier dans le salon. Elle laisse s’échapper un grand cri en découvrant les restes
noircis de sa bouteille éparpillés sur le sol. La poupée, en réalité la troisième, maintenant, elle l’a compris, a roulé jusqu’en dessous d’un arbrisseau en pot. Ses branches basses ne laissant
voir que le bas de sa robe. Diane, plus robuste que Tasha mais aussi moins franche qu’elle lorsqu’il s’agit de gravir ce genre d’escalier étroit et raide, arrive seulement. Elle se précipite
juste à temps auprès de Tasha qui chancelle.
- Ce n’est rien. Ça ira dès que je me serai reposée.
- Tu en es sûre ?
- Certaine. Et elle, nous sommes venues ici pour elle, essaie de la récupérer.
Diane aide son amie à s’installer dans l’un des fauteuils avant de se pencher vers l’endroit où la poupée a terminé sa course.
Elle se retrouve vite dans l’obligation de se mettre à quatre pattes. Et quelques mouvements rapides plus tard, elle attrape la petite statuette féminine. Quelque chose de surprenant se produit
au moment où elle tire la poupée vers elle. L’une des branches se rompt et s’écrase en travers de la forme allongée. A cette échelle, on croirait presque voir un tronc abattu sur le corps d’une
malheureuse victime. Diane dégage ensuite la femme miniature et la lève en face de son visage hâlé. Quelques-unes de ses courtes mèches blond foncé lui tombent dans les yeux et elle les ramène en
arrière. Elle essaie de manipuler doucement la petite sorcière rousse mais ses articulations sont si dures qu’elle n’arrive à rien.
- A croire qu’elle est aussi raide qu’un…
Elle se tait. Ce n’est qu’une poupée mais ses yeux la fascinent, des yeux peints en bleu au milieu d’un visage triste. Elle
s’appuie sur le sol au moyen de sa main restée libre. C’est à ce moment que sa paume touche le tapis humide. Est-ce à cause du liquide contenu dans cette bouteille qu’elle semble autant pleurer.
Elle se relève et la montre à Tasha.
- Ce qu’elle a l’air de souffrir et cette lourde robe noire qui lui tombe au bas des chevilles. Regarde sa main, elle porte deux
anneaux d’or. Comme deux alliances. Mais ? Que cherches-tu encore en dessous de cette plante ?
- J’ai cru sentir autre chose sous mes doigts lorsque j’essayais de récupérer la poupée. Ca y est, je l’ai. Un ensemble de
petits parchemins.
Diane déchiffre rapidement une partie des feuillets jaunis. Un frisson parcourt son échine. Elle se relève et Tasha remarque
aussitôt sa pâleur. Pour toute réponse, elle lui dit.
- Il faut récupérer les garçons le plus tôt possible et attendre à l’abri du chalet que la tempête
s’apaise.
- Mais qu’est-ce qu’il te prend ?
- Je t’expliquerai sur la route, habille-toi, on part tout de suite.
Tasha a juste le temps de claquer la porte que Diane fait hurler le moteur. Son agitation l’inquiète de plus en
plus.
- Tu es sûre d’être en état de prendre le volant ?
- Essaie de les joindre. La radio vient juste d’annoncer de nouvelles chutes de neiges ainsi que des vents violents sur
l’ensemble de la ville et des anciens marais.
Sur ses dernières paroles, elle lui tend son portable déjà en train de sonner.
- Allo ? Mathys ? Oui ! C’est moi, nous allons vous rejoindre dans quelques instants.
Il lui répond mais le réseau est si mauvais qu’elle ne le comprend pas.
- Répète, je t’entends mal.
Diane stoppe sur le bas côté, à l’autre bout du fil, Gilles fait de même. La voix de Mathys lui arrive alors bien plus
clairement avec son fond sonore habituel.
- Bien, nous allons vous attendre ici. Gilles prendra la place de Diane et tu n’auras plus à avoir peur.
- Très drôle ! Tasha ! Dis-leur de ne pas rester trop près des arbres.
Au travers de l’écouteur, elle entend une porte s’ouvrir ainsi que des coups frappant contre la vitre. Les chiens grognent et
aboient de plus belle. Il se passe quelque chose. Mathys discute un long moment avec Gilles. Puis un autre bruit de portière suit la fin de la conversation.
- Ecoute, quelqu’un a des problèmes, on va aller voir et on revient.
Mathys a raccroché, mais d’autres sons s’échappent du téléphone cellulaire de Tasha. Persuadée que son fiancé n’a fait que poser
son GSM sur le tableau de bord, distrait comme il peut parfois l’être, Tasha n’éteint pas le sien. Diane qui a suivi toute la conversation a rassemblé les poupées que les deux amies passent en
revue. Elles représentent visiblement toutes la même femme rousse, celle qu’elles ont fini par appeler la sorcière des marais. Diane montre ensuite le parchemin à Tasha. La blonde blanchit
soudain.
- Je vois que tu as enfin compris. Ca peut paraître fou mais je suis sûre qu’elle a voulu nous avertir d’un danger
imminent.
- La quatrième poupée a une seule alliance. Et la troisième, c’est une veuve. Elle a perdu son époux dans un accident avant de
connaître cette horrible fin.
- Et regarde cette série de dessins, il est mort à cause de la chute d’un arbre et pas n’importe lequel, un sapin. Un énorme
sapin planté dans les marais.
A ce moment, un bruit terrible traverse l’air. Tasha serre soudain le GSM entre ses mains. Ce son énorme vient de la voiture de
Mathys. Elle l’appelle mais sans jamais obtenir de réponse.
- Il faut aller voir ! Vite !
- Espérons qu’ils étaient encore dehors.
Des minutes qui paraissent des éternités s’écoulent sur une route encombrée de branches parfois énormes et encadrée d’arbres
menaçant de tomber à tout moment sous les coups redoublés du vent. Elles croisent bien une voiture vide à l’arrêt entre les conifères mais ne peuvent s’attarder. Quelques instants plus tard,
leurs phares tombent sur un gigantesque tronc couché en travers de la route. Il recouvre, en l’écrasant, un véhicule qu’elles reconnaissent aussitôt. Tasha sort presque en marche. Elle court vers
la voiture et quelques secondes plus tard, Diane la rejoint.
- Ils étaient encore dehors lorsque c’est arrivé ! Elle respire.
- Par ce temps et sans abri ? Il faut les retrouver. Ca vient juste d’arriver. Leur piste doit certainement être encore visible.
Et j’ai également le sifflet des chiens. Viens allons chercher les lampes.
Diane s’engouffre à l’avant alors que Tasha s’appuie contre la vitre, encore en proie au malaise. A ce moment, son regard tombe
sur les poupées. L’une d’elles a le ventre légèrement arrondi. Cette fois, elle est sûre d’elle, de ce qui lui arrive mais ce n’est guère le moment d’en parler à Diane. Elle serait capable de
l’obliger à rester là et les attendre dans l’angoisse.
- On y va.
La piste laissée par les deux hommes est très nette avec toutes les traces de pattes qui les entourent. Elles pressent le pas
alors que des masses de neige s’abattent, diminuant la visibilité déjà limitée. Au bout d’un moment, elles ne sont plus sûres d’elles, de leur chemin. Puis la torche de Diane tombe sur une forme
qu’elles reconnaissent aussitôt.
- C’est pas vrai !
Le regard de Diane va du sol couvert de neige à la bouteille éclairée par le faisceau de sa lampe. La petite sorcière les
regarde du haut de son perchoir, bien à l’abri sous son dôme de verre à peine mouillé. La neige semble soudain tomber avec moins de violence. Les deux femmes découvrent alors plusieurs morceaux
de bois pourrissant et formant une sorte de longue ligne courbe. Tasha saisit ensuite l’objet avec précaution, celui-ci n’est pas froid malgré la neige et le vent, puis cogne du pied contre le
support faisant tomber la couche blanche qui le recouvre.
- Un poteau ! Elle repose sur un gros poteau !
- Et ça, ça ressemble assez bien à de vieux piquets. Sans doute le vestige d’une ancienne barrière !
- Les masures ! Ils ont dû essayer de s’y réfugier après la chute de l’arbre.
Diane s’écarte un peu et après avoir suivi l’étrange tracé, retombe sur les traces de pas fins. Puis en les remontant, elle
retrouve celles des deux hommes et des chiens qui s’effacent déjà.
- Ils ne sont pas loin. Mais tu ne vas pas….
- Il faut l’emmener avec nous, elle veut nous aider. J’en suis aussi convaincue que toi.
Elles remontent encore la piste puis des cris leur arrivent. Les chiens aboient. Jamais Tasha n’a été aussi heureuse d’entendre
leur vacarme assourdissant. Elles aperçoivent alors un mur avec un trou béant juste en face. Les deux femmes s’aventurent avec méfiance dans l’ancienne demeure. Diane n’a pas le temps de
comprendre ce qu’il se passe que deux masses lui tombent dessus pour lui lécher le visage avec gaieté.
- Darwin, Marine, du calme. Et votre maître, où est-il ?
- Ici, on vient juste de récupérer ces jeunes égarés.
Avant que les égarés en question n’aient le temps de comprendre quoi que ce soit, Tasha se précipite dans les bras de
Mathys.
- Mais on vous avait prévenues, non ? Pourquoi une telle…
- La voiture ! Elle a été entièrement écrasée par un énorme sapin. Si vous n’étiez pas sortis.
- Sans les chiens, ce serait certainement le cas, tu vois qu’ils peuvent être parfois utiles.
- Tiens ? Mais où sont-ils, ceux-là ?
Des gémissements se font entendre de la pièce voisine en réponse à la question de Mathys. Le quatuor suivi des autres se
précipite pour voir ce qu’il leur arrive. Ils ne laisseront personne leur faire de mal, pas après ce qu’ils ont fait pour eux. Sans doute leur ont-ils même sauvé la vie. Tasha regarde autour
d’elle alors que Gilles rassure ses deux fauves.
- Tu as vu, plusieurs portes et fenêtres sont murées.
Puis elle tombe sur quelque chose d’étrangement familier.
- Non ! C’est elle ! Nous sommes chez elle !
Tasha avance comme une somnambule vers l’ancienne chambre et pose sa main sur le vieux berceau. Elle remarque alors la dernière
poupée, la septième, endormie dans sa prison de verre. Elle est assise et rayonnante de bonheur, le visage penché sur le couffin vide.
- Mathys, il faut que tu saches.
Elle l’entraîne alors que Diane et Gilles restent dans leur coin. Elle avait vite compris la cause des nausées de
Tasha.
Et la suite ? Ils restèrent à l’abri de l’ancienne demeure, le temps que l’on ramène tout le monde par petits groupes au chalet. Plus tard, les
hommes eurent le temps de raconter leur équipée en pleine tempête. Comment, les chiens retrouvèrent les promeneurs égarés. Puis leur décision de se diriger vers un abri plutôt que de rebrousser
chemin vers leur véhicule qu’ils ignoraient à ce moment-là être réduit à l’état d’épave. Quant à la très vieille mais étrangement bien conservée maisonnette, ils ne savent vraiment plus comment
ils ont pu la découvrir en plein milieu de paysages couverts de neige. La chance y est certainement pour beaucoup. Sans l’appel de Tasha, ils n’auraient pas stoppé et les chiens n’auraient pas
demandé à sortir, les éloignant alors des nombreux sapins qui s’effondrèrent sur la route et dans tous les marais, cette soirée-là. Et la sorcière là-dedans, elle les a tous réunis ainsi que
d’autres infortunés avant de leur ouvrir sa maison et de les protéger du froid. Depuis, Diane se consacre à l’étude de son histoire mais il lui faudra encore des mois avant d’y arriver. Ses
poupées, les petites sorcières existent encore. Les quatre plus belles se sont libérées seules de leurs prisons de verre et veillent ensemble sur la fille de Tasha et Mathys qui se sont mariés au
printemps, une petite rousse aux yeux bleus. Les trois autres, les trois dernières, apparues ironiquement en premier, se désagrégèrent sans que personne ne puisse y comprendre quoi que ce soit.
Et tous souhaitent juste une chose, ne plus jamais les revoir.
Copyright Vanessa Liénard, 26 août 2007 - Conformément au Code de la propriété intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou
partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l'autorisation préalable de l'auteur
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