De longues minutes s’écoulent et nous en sommes toujours à
nous dévisager, sans un mot. Debout, face à face. Deux êtres blonds, pâles, presque blafards, vêtus, l’un et l’autre, d’une tenue aussi excentrique qu’étonnante. Du moins aux yeux de son
vis-à-vis, jeans et tee-shirt pour moi, en partie dissimulé sous les pans de ma cape et, pour lui, tunique et pantalon de matière et de couleur indéfinissables. Voire même changeante pour ce qui
est de la coloration. Un silence glacial finit par nous envelopper comme si la lune elle-même s’était tue, muette de stupeur, en nous découvrant l’un à l’autre sous la douce clarté de ses
rayons.
Un froncement de sourcils, un mouvement presque
imperceptible sur son visage. Si peu et pourtant tellement. Un véritable choc qui me ramène à la réalité. Danger ! Je bondis en arrière, installant une distance plus que raisonnable entre
nous, alors que lui ne semble pas vouloir bouger. Attention, je ne dois en aucun cas oublier le péril que représente cet homme. Un homme ? Avec cette apparence ? Un chasseur du
crépuscule ? Un vampire ? Comme moi ! Vampire, cette fois, il va falloir que je réutilise ce terme même si je le déteste de toutes mes forces. Et pourtant, c’est ce que je suis
même si lui ne semble pas me reconnaître comme tel. Et c’est surtout cela qui cloche. Plus cette histoire avance et plus je m’interroge sur sa nature exacte.
Et notre ressemblance ? Que dois-je en penser ?
Serait-il issu d’une autre population de vampires ? Différente de celle du récent clan des Fondateurs ? Manquerait plus que ça, tiens ! Je serre les poings à m’en blesser encore
plus une paume déjà bien meurtrie. Fuir des vampires pour tomber sur d’autres vampires ! Cela me semble si ironique ! Si cruel !
Il a dû s’apercevoir de mon trouble. A le voir, on dirait
presque qu’il est aussi intrigué que moi. Je ne le quitte pas une seule seconde du regard et il me renvoie ma propre image emplie de méfiance. Ses yeux brillants sous le ciel nocturne, aussi
perçants que les miens, ne me lâchent pas non plus d’une semelle. Je m’attarde alors sur sa silhouette. Ses muscles sont déliés et bien plus puissants que son apparence doucereuse ne le
laisserait supposer. Sans oublier l’adresse avec laquelle il a évité mes attaques ou a tenté de me réduire à la très envieuse condition de pelote d’épingles.
C’est vrai, ça aurait une chance de coller si ce n’est un
détail. Quelque chose de primordial, en réalité ! La chaleur, cette chaleur qui se dégage de lui, cette chaleur tout bonnement incompatible avec ce que je suis.
Même gorgé de sang, mon corps semblerait toujours aussi
froid. En tout cas, une chose est certaine, bien qu’il soit privé de son arc, il n’en demeure pas moins un adversaire redoutable, parfaitement capable de rivaliser avec un vampire tel que
moi.
D’interminables minutes s’écoulent encore tandis que nous
restons, ainsi, comme suspendus dans le temps, mon regard de braise soudé à ses yeux bleu gris, guettant dans l’ombre et le silence l’éclat précédant l’attaque.
Une lueur s’allume. D’instinct, je me mets en garde alors
qu’il charge. J’évite l’assaut au dernier moment et lance aussitôt mon poing contre lui. Et comme, je m’y attendais, il l’esquive sans trop de mal. Cette fois, plus de doute possible, je n’ai
aucune chance de le prendre par surprise. Ça m’énerve ! Comme si cela ne suffisait pas que nous ayons le même visage, la même silhouette et la même crinière blonde, voilà qu’il faut en plus
que nous soyons de force égale. Et cette façon qu’il a de se déplacer, à la fois rapide et silencieuse. Une allure, légère, aérienne presque volante, rien de commun avec ces grossiers primates
qui se croient encore et toujours les maîtres du monde.
Soudain, des éclairs vrillent les ténèbres environnantes.
Devant, derrière, tout autour de nous. Et alors que les bois s’illuminent et se noient dans cette intrigante lueur bleuâtre, une pointe de souffrance envahit ma paume avant d’irradier dans mon
poignet et finalement remonter le long de mon avant-bras. Je m’efforce de ne rien laisser transparaître de cette terrible douleur qui me transperce. Ne pas montrer le plus petit signe de
faiblesse, surtout pas en face d’un combattant de cette trempe. C’est à peine si je laisse s’échapper un soupir soulagé lorsque enfin cette espèce de magie retombe et que l’ombre salvatrice
reprend ses droits au-dessus de la clairière.
De son côté, mon adversaire ne semble plus vouloir bouger.
Pourtant, il ne peut ignorer ce qu’il vient de se passer. Cette force qui s’est manifestée entre les nombreux troncs. Et les appels si particuliers qui l’ont suivie. Je me concentre. Et un
sourire étire mes lèvres malgré moi. En dépit de son self-contrôle, quelques mouvements lui échappent de temps à autre. Ce ne sont que des micros gestes, tout légers mais déjà bien trop marqués
pour que je ne les surprenne pas. Puis sans crier gare, sa voix émerge, rompant le silence. Enfin, pour la première fois depuis le coucher du soleil, j’entrevois un début de solution à cette
situation plus que délicate.
Je me concentre sur ces paroles. N’en perdant pas une
syllabe. Sa voix me paraît si calme avec un timbre grave mais doux. Etrangement sereine, régulière, sans la moindre trace d’essoufflement malgré tout ce qui vient de se passer. Décidément, on se
ressemble beaucoup trop ! Et cette incroyable sensation que j’ai d’être en face de mon reflet dans une sorte de miroir transformant ne fait que croître à mesure que la nuit se poursuit. Comme si…
comme si je me dressai contre un autre moi-même, mon équivalent dans ce monde à la fois si proche et si différent du mien.
Quelque chose me gêne pourtant. Sa voix m’arrive nettement,
avec un timbre aux accents chantants qu’il module à merveille. Et ses pupilles dilatées qui plongent toujours directement dans les miennes. Mes oreilles sifflent. Une sorte de bourdonnement sourd
m’envahit et je ne peux retenir mon rire. Quoi ? Tu penses m’avoir avec ça ? Moi, un chasseur du… Non ! Un vampire ! Je secoue la tête, histoire de bien ancrer le terme dans
mon crâne, juste le temps qu’il faudra avant de le lui jeter en pleine visage. Penser tromper ainsi un vampire ? Quelle naïveté !
- Ça suffit !
Ce que ma voix semble enrouée en comparaison de la sienne.
C’est vrai que je ne parle plus tellement et ce depuis des années.
- Ecoute, beau blond ! Tu auras beau essayé, cela ne te
mènera à rien. Ne sais-tu donc pas que moi aussi, j’use de l’hypnose ? Et avec encore plus de naturel que toi !
Autant me flatter un peu l’ego avant de
poursuivre.
- Essaie sur ces jeunots de Fondateurs si tu veux mais
apprend une bonne fois pour toute que ta voix n’aura jamais la moindre prise sur moi !
Un sourire de défi en réponse. Nul besoin d’en rajouter, il
comprend très vite, peut-être même un peu trop à mon goût. Je me retiens de lui rendre son geste. Sans le savoir, il vient de me laisser le temps de récupérer. Hum, il plisse les paupières.
Aurait-il des soucis en tête ? Autres que moi ? Les appels se répercutant dans les bois sans doute ! Un mouvement très léger vers la source de ces bruits, sans pour autant me
lâcher du regard. Puis, sa voix reprend, libérée de tout artifice. Je pense même y déceler en plus d’une dureté contenue, une pointe de curiosité agrémentée d’un soupçon
d’ironie.
- Je ne sais pas ce que tu es et ce que sont ces Fondateurs
mais une chose est certaine. Malgré la blessure que t’a infligée l’une de nos barrières, tu es encore capable, non seulement, de tenir debout mais en plus de combattre. Tu n’as vraiment rien de
commun avec les monstres qui traînent habituellement par ici. Et puis…
Il marque un temps d’arrêt, ses yeux inquisiteurs me sondant
avec intérêt.
- Tu me ressembles bien trop pour être
…
Il est brutalement interrompu par des cris violents suivi de
bruits de lutte. Quoi ! Encore ! Ah non ! Pas maintenant ! Bandes d’abrutis ! Je serre les poings à en avoir mal !
Alors qu’enfin, j’allais avoir un début de réponse !
Aucun son ne m’échappe mais, à l’intérieur, je hurle de
colère. Et je ne suis pas le seul. Les yeux de mon adversaire jettent de terrifiants éclairs tandis qu’il s’intéresse de nouveau à moi. Je recule sous la menace, sans jamais le perdre de vue, ne
serait que d’un millième de seconde. Eclats de métal. D’autres armes pendent à sa ceinture. Cela fait longtemps que je les avais repérées. Armes blanches contre ma précieuse cape. Ça me semble
encore équilibré.
Attention ! Il bouge ! Quelques tremblements
l’agitent avant qu’il ne reprenne le contrôle. Les premiers véritables signes nerveux depuis notre rencontre. Et je crois savoir, sans trop me tromper, ce qui en est la cause, mes poursuivants.
Les Fondateurs, des vampires bien plus jeunes que moi mais loin d’être inoffensifs pour autant. Et qui, à l’instant même, doivent eux aussi se heurter à des spécimens comme celui-là. Nous nous
affrontons de nouveau du regard. Sa résolution n’a pas fléchi malgré la menace hantant à présent les bois. Celui-là est à moi ! Un adversaire de taille mais aussi et surtout une proie de
très grande valeur. Une source de vie, parfaite pour étancher ma soif, une fois notre lutte achevée.
Ma soif ! Son sang ! Mes sens sont si fins que je
peux clairement l’entendre affluer dans ses veines. Avec autant de netteté que les battements de son cœur. Et il vaudra largement celui de ces crétins de Fondateurs. Un nouveau calice pour
remplacer tous ceux que j’ai dû laisser derrière moi. Un calice, un fournisseur et non une victime condamnée au seul trépas comme à mes débuts. Mes besoins ont tellement changés depuis ma
naissance au monde des vampires que je ne tue plus aucun être depuis des centaines d’années. Mais au fond de moi, autre chose me retient de lui régler définitivement son compte, à cet archer. Je
ne veux pas le tuer et encore moins l’étreindre. La seule idée de l’étreindre, et d’en faire un vampire tout comme moi, me répugne, tout simplement.
Bon, c’est bien beau tout ça mais ce n’est pas non plus le
moment de s’égarer. Il se tient toujours devant moi prêt à me tailler en pièces et je ne sais toujours rien de sa nature exacte. Ça en devient frustrant à la fin. Voyons, puisqu’il semblait
disposé à se présenter avant que les autres abrutis ne nous interrompent, je ne perds rien à essayer de tenter de renouer le dialogue. Et enfin savoir ! A moi de ne pas en dire
trop.
- Oui ! On se ressemble bien trop ! Au moins, on
est d’accord là-dessus.
Lui lancé-je sur un ton tout aussi maîtrisé que le sien.
Bien lui faire sentir qu’il ne m’impressionne pas le moins du monde !
- Et puis, tu
ne ressembles ni à un homme ni aux sorciers ou autres êtres que j’ai l’habitude de croiser la nuit…
Ses pâles yeux bleus s’ouvrent tout grand comme si je venais
de sortir la pire des âneries.
- Quoi ? Tu as dit “hommes”
alors…
Il se tait brusquement. Zut ! J’ai comme dans l’idée
qu’il allait me révéler quelque chose d’important. Peut-être même de dangereux ! En tout cas, cette fois, il a laissé un long moment sa surprise transparaître sur son fin visage. Et bien,
s’il croit s’en tirer si facilement, il se leurre complètement !
- Alors ?
Insisté-je en prenant ma meilleure voix d’outre-tombe, genre
à se faire pâmer n’importe qui dans la seconde, sauf lui, évidemment, avant de poursuivre sur ma lancée.
- Tu vas te décider à me dire ce que tu es ? Ou bien,
vais-je devoir le découvrir dans ton sang ?
Et sur ce dernier mot, je ne peux m’empêcher d’afficher mon
plus impressionnant sourire carnassier. Ce vieux cliché me fera toujours autant fait rire. Quel manque de goût quand même ! Oser croire que je ne pense qu’à planter mes malheureuses canines
dans la première chair venue !
En tout cas, ça ne marche pas non plus sur lui. A croire que
rien ne peut l’impressionner. C’en devient presque désespérant à la longue. Je viens de le menacer, ni plus ni moins, de le vider de son sang et, lui, il reste impassible. Même ses yeux me
semblent si vides. J’ai beau essayé d’y lire quelque chose, je ne parviens jamais qu’à me heurter à mon reflet ! Ou au sien ? Va savoir avec tout ce qui se passe depuis notre petite
rencontre sous les étoiles. Je me retiens de foncer. La victoire me semble possible mais cette façon qu’il a de garder son tonus, cette pose et cette expression presque détachée de tout me pousse
à réfréner mes instincts de chasseur. Comme si, au fond de moi, je sentais que l’attaquer de front serait la plus terrible erreur à commettre.
Changeons de tactique. Je recule à pas lents et, en retour,
il avance au même rythme. J’avais raison. Nous sommes en parfaite synchronisation. Je jette un œil très rapide autour de moi. Nous sommes toujours dans cette clairière, en terrain découvert, sous
une lune éclatante. Etrange ! Ces mouvements de côté me semblent curieusement familiers ! Soudain, je réalise ! Il me tourne autour, comme un loup ! Il me prend pour sa proie
ou quoi ? Encore un ! Mon poing se serre sous ma cape alors que rien ne transparaît sur mon visage.
Et puis quoi encore ! C’est moi le chasseur ! Le
monstre ! La bête ! Le fléau à abattre ! Et pas cette espèce de pâle copie ! Même là, il n’est pas assez livide pour oser songer rivaliser avec moi ! Pas avec un vampire
comme moi !
La lune vient caresser tout en douceur ses longues boucles
dorées ainsi que son visage. Cette chevelure si claire, elle est presque aussi longue que la mienne. Notre ressemblance est vraiment presque parfaite.
- Bien, je n’ai plus de temps à perdre. Ce sera
donnant-donnant, être de la nuit, humain ou je ne sais quoi d’autre !
Je baisse la tête en signe d’assentiment et il continue sur
sa lancée.
- Au cas où tu ne l’aurais pas encore réalisé, je suis un
elfe sylvain…
Une ombre passe quelques secondes sur nous, en fait juste le
temps qu’il me faut pour encaisser la nouvelle.
- Un elfe ?
Ma voix résonne si bizarrement à mes propres oreilles. J’ai
dû ouvrir un instant la bouche avant de la refermer aussitôt. C’est quand même dur à avaler ! Un elfe ? Je suis sur le territoire des elfes ? Mais ce sont des êtres de
romans ! De légendes ! Ils n’existent pas ! Je le regarde, éberlué. Un authentique elfe ? L’ennui c’est qu’en dehors de cette brillante découverte, j’ignore presque tout
d’eux. Hormis le fait qu’ils ne soient pas présentés comme étant des êtres exclusivement nocturnes
J’avance sans m’en rendre compte et aussitôt, il s’éloigne.
Je ne sais ce qui le retient d’attaquer. Fierté, curiosité ou les deux ?
Minute ! Moi, je suis un vampire et lui, un elfe !
Et je viens juste de réaliser que si le combat s’éternise, je risque fort d’y laisser ma peau ! Est-ce vraiment prudent de lui révéler ma nature exacte ? Ça pourrait être extrêmement
dangereux mais en même temps, je lui ai promis de lui dire la vérité sur moi. Sur ce que je suis ! Une vague d’appréhension m’envahit, me traverse avant de s’évanouir aussi vite qu’elle
était venue. Je respire à fond, je dois me calmer. Et puis, je n’ai qu’une parole. Alors, allons-y ! Et c’est en détachant mes cheveux qui retombent en une longue crinière brillante, baignée
sous les rayons de la belle dame d’argent, que je lui lance.
- Bien. Moi, mon nom est Phébus. Et je suis un vampire.
Quoique, si ça ne te dérange pas, je préfère de très loin le terme de chasseur du crépuscule.
Par chance, je suis parvenu à conserver un ton calme. Mais
il va me falloir trouver une solution, je ne vais quand même pas attendre le lever du jour dans une impasse.
- Phébus…
Oups, j’ai failli me faire surprendre là. Il joue les
statues à la perfection, cet elfe archer. Encore un peu plus et je le laissais prendre l’avantage.
- Un chasseur du crépuscule… Soit ! Moi, mon nom est
Rivalen.
Rivalen… ce nom me rappelle quelque chose. Le seigneur
Rivalen, une sorte de vieille histoire qui résonne encore quelque part dans le tréfonds de ma mémoire. Les manuscrits des terres interdites. Non ! Ce n’est pas vrai ! On aurait aussi
cela en commun ? Le même âge ! Très drôle, un vampire millénaire face à un elfe tout aussi ancien.